Rencontre-débat "Taayoush"

Halles de Schaerbeek - 28 octobre 2008
samedi 26 décembre 2009
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Note sur les photos * [1]

A partir de la notion de Taayoush , qui en arabe signifie « vivre ensemble », les Halles de Schaerbeek proposaient un moment de réflexion sur les enjeux sociaux, humains et politiques du conflit israélo-palestinien, un débat sur la décolonisation, les identités plurielles au sein d’un même territoire, la justice sociale…ici et là-bas, ainsi qu’une discussion sur l’impact des médias dans la construction de notre imaginaire occidental et des possibles répercussions du conflit dans notre société belge.

Autour de la table, deux éminents spécialistes de la question, acteurs de terrain et passeurs de murs, Leila Shahid et Michel Warschawski, avec la participation de Francis Maertens. Animateur : Hocine Ouazraf, sociologue et auteur d’un ouvrage sur l’influence du conflit sur la vie ici, en Belgique (Bxl).

Hocine Ouazraf présente les différents invités, ainsi que les grandes questions qui vont être débattues, et indique que le conflit israélo-palestinien n’est pas un conflit entre deux communautés, mais entre des communautés juives et arabo-musulmanes. Il dit aussi que ce conflit est le thermomètre de la bonne santé de notre société.

Leila Shahid est anthropologue. Elle a suivi ses études à l’Université américaine de Beyrouth, un des foyers historiques de la contestation politique palestinienne. En 1978, elle épouse l’écrivain marocain Mohammed Berrada et s’installe avec lui au Maroc. En 1987, elle commence à écrire dans la Revue d’études palestiniennes.

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Avant d’être nommée déléguée générale de Palestine en France (de 1994 à 2005), Leila Shahid avait été pendant trois ans le chef du bureau d’information de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) à la Haye. Depuis novembre 2005, elle est ambassadrice de la Palestine auprès de l’Union européenne, de la Belgique et du Luxembourg.

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Leila Shahid (que Hocine présente comme la « passionaria de la justice dans le monde ») prend la parole en premier : "Je suis, en effet, tout à fait contre une lecture du conflit comme communautaire." En France, d’où elle revient, c’est la presse, insiste-t-elle, qui dit que les communautés arabes des banlieues s’identifient aux Palestiniens et en profitent pour attaquer les communautés juives. "Pour la plupart des citoyens du monde, avec la résistance palestinienne, il est question d’un mouvement de libération d’un peuple qui se bat pour avoir un Etat démocratique. L’Etat palestinien reconnaît, et donc ne cherche pas à détruire l’Etat d’Israël. Aujourd’hui, cela se sait en Israël, et ce, grâce au travail des nouveaux historiens israéliens. Aujourd’hui, l’information passe en direct sur nos écrans, contrairement à 1948 où l’on pouvait occulter, voire mentir sur la réalité des faits (et faire passer par exemple l’idée d’« une terre sans peuple pour un peuple sans terre »). Aujourd’hui, on sait ce qui se passe en Palestine, qu’un peuple vivait et vit sur cette terre et est spolié. S’intéresser au conflit, est une question de citoyenneté, et ne concerne pas seulement les arabes musulmans de Bruxelles (que, d’ailleurs, les activités proposées par Mazarat n’attirent que peu, y compris en ce soir de débat).

Je voudrais que vous compreniez bien que cette question complexe du conflit I-P prend ses racines dans votre histoire (et plus particulièrement la guerre 40-45 entre France, Belgique…>< Allemagne). Les Juifs de ces pays, qui constituaient souvent une élite, n’avaient aucune raison de partir avant la seconde guerre mondiale. C’est suite au génocide qu’on a imaginé créer l’Etat d’Israël, et les Palestiniens ont appris à reconnaître la légitimité d’une « terre promise » comme alternative à tout ce qui avait eu lieu en Europe. Les Juifs libanais, marocains, syriens…, quant à eux, étaient assez indifférents à l’histoire des Juifs européens : ils n’ont jamais été spoliés, jamais obligés de porter l’étoile jaune... Dans les pays arabes comme en Europe avant la guerre, ils constituaient souvent l’élite du peuple. Mais ils ont eu peur et se sont mis à rêver aussi d’un lieu où ils seraient chez eux, en sécurité, entre juifs.

Non seulement emmener tous les juifs de la terre vers leur « terre promise » a contribué à éradiquer des cultures entières (les juifs berbères, par ex.), mais les Palestiniens que l’on a dépossédé de leurs terres pour la redistribuer aux nouveaux arrivants juifs, ont payé pour vous Européens, le crime contre l’humanité qu’a été le génocide juif. Aujourd’hui encore, il y a beaucoup de non-dit de part et d’autre, et donc de peur de l’autre. Ainsi, l’intérêt que manifeste l’Europe pour la Palestine est-il traduit par beaucoup de Juifs comme une nouvelle vague de haine contre les juifs et donc vécu comme une nouvelle menace. Selon eux, leur statut de Juif leur donne le devoir de veiller à ce que ce qu’ils ont subi (déportation…) ne se reproduise plus, surtout si c’est le fait d’Israël."

Hocine Houazraf demande alors à Michel Warschawski en quoi le conflit israélo-palestinien a un caractère universel.

Figure emblématique de la gauche israélienne, militant anticolonial, Michel Warschawski est un homme rare. Né en 1949 à Strasbourg, il se bat, depuis ses 18 ans, pour la paix et contre l’occupation de la Palestine. Co-fondateur de Yesh Gvoul, mouvement de réservistes dans la guerre du Liban, fondateur de l’Alternative Information Center (AIC) contre la désinformation en Israël, il a été condamné et emprisonné à plusieurs reprises.

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Son ouvrage " Sur la frontière " (Stock, 2002) lui a valu le Prix du Monde Diplomatique 2002. A l’opposé du donneur de leçon, Michel Warschawski démontre, à travers le récit de sa vie, que la lutte contre l’injustice, l’autoritarisme et la ségrégation est primordiale à la dignité humaine. Michel Warschawski vit à Jérusalem.

Michel répond qu’en effet, les enjeux de ce conflit sont ceux de notre planète : "il y a une stratégie globale, une politique de re-colonisation du monde qui concerne chacun. Pendant 50 ans, dit-il, on a essayé de codifier les droits que l’on a reconnus aux différentes catégories d’êtres humains (femmes, enfants, communautés linguistiques…). Mais maintenant, on assiste à une reconquête de ses droits : le projet, la stratégie néo-conservatrice (américaine / israélienne) est de refermer cette parenthèse de 50 ans, de mettre fin à cette période du droit, et se focalise sur le territoire israélo-palestinien. La résistance palestinienne (même s’il y a actuellement un certain recul) est à considérer comme l’emblème des résistances à cette colonisation. C’est tellement vrai que la Palestine est au cœur des enjeux de notre période et qu’il n’y a pas un jour où les médias n’en parlent pas."

Francis Maertens prend la parole pour dire qu’il n’y a pas de hiérarchie dans les comportements arabophobe, antisémite…

Francis Martens est un psychologue, psychanalyste et antrohropologue. Il s’est particulièrement intéressé à l’anthropologie du judaïsme ainsi qu’à celle du racisme et de l’antisémitisme. Il s’est notamment attaché à l’étude de la kashrout (règles religieuses normatives en matière d’alimentation), et à celle des fondements universels de la xénophobie et de la figure du bouc émissaire. Il a participé à ce titre au volume d’hommage à Léon Poliakov : « Le racisme : mythes et sciences » (Editions Complexe). Il s’est associé activement, il y a quelques années, à l’Appel à la vigilance lancé par quelques intellectuels français, et qui visait à mettre en garde contre la banalisation des propos négationnistes.

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"Aujourd’hui, dit Francis Maertens, en France, par ex., toute critique à l’encontre d’Israël est assimilée à de l’antisémitisme. Aujourd’hui (contrairement à 1930), le politiquement correct exige que l’on prouve que l’on n’est pas antisémite. Pour avoir une notion de ce qu’a été l’antisémitisme ordinaire en 1930, il faut être conscient qu’il y a actuellement un changement de contenu : aujourd’hui, il y a une sorte de paranoïa cristallisée, surtout depuis le 11/09 (tours jumelles à NY), par rapport au monde arabe.

Il ne faut pas prendre le racisme avec des trémolos dans la voix : le racisme est un aspect banal de la vie humaine. La xénophobie, qui est cette peur de l’étranger, une attitude d’agression préventive pour que l’autre ne tire pas en premier, l’antisémitisme, qui est le forme chrétienne de la xénophobie, sont des mécanismes normaux : l’être humain dès qu’il dépasse son « connu », développe une peur de l’autre. Et donc, il faut être dans une vigilance de tous les instants car si l’antisémitisme reste proscrit dans les paroles, le racisme s’exprime (il y a des groupes néo-nazis en Israël). Pour beaucoup, en effet, le conflit israélo-palestinien et ses retombées (dont la peur du terrorisme) légitime le racisme."

Leila Shahid reprend la parole et explique que 2001 est le moment du basculement entre l’avant et l’après 11/09 : "Une nouvelle forme de terrorisme a vu le jour. Il y a du changement dans les relations internationales : le système bipolaire a disparu pour laisser place a un rapport de forces violent. L’Afghanistan, puis l’Irak sont détruits, et personne n’a monté de tribunal pour juger cela. Le chaos devenu mondial aux points de vue militaire, politique et financier est le résultat de la vision ultra-libérale adoptée par les grandes puissances. Concernant le conflit israélo-palestinien, il y a aujourd’hui une disparition évidente du sens des responsabilités des instances politiques internationales dans l’application du droit : que fait l’Union Européenne ? Pourquoi le Conseil de l’Europe ne prend-il pas de mesures par rapport aux colonies israéliennes reconnues qu’il reconnaît pourtant comme illégales ?"

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Leila dit à quel point la démission des instances ouvre la porte aux papes et imams de tout poil. "Les Arabes, ajoute-t-elle, ne comprennent pas pourquoi les Palestiniens sont le seul peuple à ne pas pouvoir être indépendant, à ne pas avoir droit à l’autodétermination (cf, le Kosovo, le Timor… qui ont, eux, obtenu leur indépendance !) Les festivités qui ont eu lieu pour célébrer les 60 ans de la création de l’Etat d’Israël ont, dans ce contexte quelque chose d’indécent. La haine de l’Occident que les Arabes éprouvent aujourd’hui (=« l’occidentalisme ») est leur réponse à la réaction occidentale au « terrorisme ». Je suis effrayée de voir que les citoyens du monde sont « bouche cousue et oreilles bouchées », incapables de réaliser à quel point le système politique est perverti et que ce sont nos droits à tous et chacun qui sont bafoués."

Le public pose maintenant différentes questions auxquelles les trois invités répondent :

- Le fait est que le problème numéro 1 en Israël aujourd’hui, la question existentielle qui se projette dans la vision du monde, c’est le déséquilibre dans le rapport de forces démographique. Il faut un Etat juif dans lequel on peut tolérer un certain pourcentage de Palestiniens, mais pas au-delà : il faut contenir la population palestinienne. De même qu’en Yougoslavie, où il y a eu une volonté de recomposition selon l’ethnicité (créations d’Etats ethniques), si l’Etat doit être l’Etat d’une communauté, tout étranger est ressenti comme un danger, et donc la tendance est à exclure, épurer, éliminer les communautés minoritaires. Il ne faut pas se cacher que le rêve commun aux Israéliens est qu’un jour les Palestiniens disparaissent, sans qu’on se salisse les mains (un bon tsunami…) « L’autre » étant perçu comme un « problème », le regard des Israéliens sur les non-européens qui s’installent en Europe est un regard d’invasion. Les Israéliens font une analyse d’extrême droite de l’immigration en Europe !

- Israël n’est pas un Etat juif, ni du point de vue anthropologique, ni du point de vue éthique. Israël est devenu le phare de toute la diaspora juive dans le monde. On a regroupé des gens traumatisés par le génocide, spoliés de leurs biens et de lieux où faire leur deuil, des gens qui n’éprouvent que de la méfiance vis-à-vis d’Etats étrangers, mais aussi des gens qui ont tous une histoire différente. Qu’est-ce que c’est qu’être juif ? Israël est devenu non seulement le refuge, mais aussi la seule amarre de l’identité juive. Le problème est que cet Etat est né à partir d’une paranoïa et est donc mal parti. Sans parler du fait qu’il est dès le départ pris en otage par les USA qui y voyaient un bastion inconditionnel face au monde arabe. Sans parler non plus de cet examen de conscience que les Européens n’ont jamais fait par rapport à ce qu’ils ont laissé faire…

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- 60% de la population palestinienne vit hors de Palestine, soit 7 millions de réfugiés dans le monde. Ils ont des statuts différents selon le pays qui les héberge : en Jordanie, ils ont les mêmes droits que les Jordaniens ; en Syrie, ils doivent être en possession d’un « document de voyage » qui leur donne les mêmes droits qu’aux Syriens ; au Liban, pays construit sur des bases confessionnelles, leur situation est terrible puisque les fonctions sont attribuées en fonction de l’appartenance religieuse : là, les 400.000 réfugiés palestiniens sont perçus comme des envahisseurs (« ils veulent s’installer chez nous ! » = paranoïa). Ce problème des réfugiés, à qui Israël dénie le droit de rentrer, est un trauma fondamental.

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- Etre victime ne donne aucune dignité, aucune vertu, aucun droit particulier, sauf le droit à ce qu’il y ait une reconnaissance, que l’on nomme ce qui est arrivé, et le droit à une réparation si c’est chose possible. Et, le cycle infernal selon lequel la victime d’hier devient le bourreau d’aujourd’hui ne peut s’arrêter qu’avec l’intervention d’une instance tierce autorisée : le droit international.

- L’Israël mythique du 18ème siècle n’a rien à voir avec l’Etat d’Israël qui a été créé et qu’Israël légitime avec la Shoah. Israël se met sous les lois de l’ONU, reconnaît les lois internationales : la communauté internationale doit exiger la parole donnée par Israël au sujet des réfugiés palestiniens.

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- Bien sûr qu’il y a un lien entre économie, précarité et racisme : dès que mon économie quotidienne est menacée, il y a une réaction raciste (la Shoah est née de la crise économique de 1930), mais aussi dès que mon identité est menacée (si les coutumes des autres débordent sur les miennes : où commence-t-il, où est-ce que je finis ?).

Mais la solution au problème du conflit I-P n’est pas économique : les Palestiniens ne demandent pas du pain mais l’indépendance, qui est la dignité.


[1Les photos/cartes/dessins marqués d’une étoile * ont été empruntés sur le net. Merci à leurs auteurs de n’y voir aucune malice !