Journée Internationale des NU pour la solidarité avec le peuple palestinien : table-ronde

IHECS - 29 novembre 2008
samedi 26 décembre 2009
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Note sur les photos * [1]

60 ans NAKBA 1948-2008 : La Question des Réfugiés Palestiniens

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Pierre Galand (Président de l’ABP) ouvre la séance et rappelle les différentes formes d’actions qui attendent les militants dans les prochaines semaines ; il fait également applaudir la présence fidèle des membres de l’UPJB et présente alors les intervenants : Jalal Al Husseini, Matthias Burchard, Gérard de la Pradelle, Tal Dor, AbdelFattah Abu-Srour, Leila Shahid.

Il introduit le sujet de cette table-ronde :"La création d’Israël en 1948 a chassé de chez eux 750.000 Palestiniens par une série de moyens plus ou moins violents. Dès le départ, les Nations Unies ont pris des résolutions exigeant que soit reconnu leur droit au retour et/ou à des compensations si le retour est impossible (villages rasés). Mais il faut bien se rendre compte que la tendance générale est à oublier la question des réfugiés palestiniens." Puis il passe la parole au premier invité.

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Jalal Al Husseini (chercheur associé de l’Institut français du Proche Orient, Amman) nous donne quelques chiffres ainsi qu’un bref aperçu historique du problème des réfugiés palestiniens :

"En 1949, (le flux des réfugiés de 1948 est alors +/- interrompu), l’ONU estime leur nombre à 726.000 (dont 650.000 dans le besoin), auxquels il faut ajouter les 33.000 personnes déplacées en Israël- ces gens sont, pour la plupart, des fermiers issus des campagnes, séparés de leurs terres, çàd de leur revenu. Ils seront pris en charge par la Croix Rouge jusqu’en 1950, ensuite par l’UNRWA. Les agences humanitaires parlent, quant à elles, d’un million de réfugiés, en tenant compte des "réfugiés économiques" çàd ces gens qui ont toujours un foyer mais ont perd leurs moyens d’existence (confiscation des champs, impossibilité d’y avoir accès (ex à Kalkylia et Gaza…) Un tiers de ces réfugiés sont relogés dans une septantaine de camps temporaires dans les pays voisins, non pas dans le but de les séparer des populations locales mais pour faciliter les secours/missions humanitaires.

Aujourd’hui (2008), 60 ans plus tard, l’UNRWA estime le nombre de réfugiés palestiniens à 4.600.000, dont 30% sont dans 71 camps officiels qui paraissent de moins en moins temporaires. On les retrouve surtout
- en Jordanie (42%, +/- 2 millions)
- à Gaza (23%, 1 million)
- en Cisjordanie (16%, 800.000)
- en Syrie (10%, 500.000)
- au Liban (9%)
Chiffres auxquels il faut ajouter 285.000 personnes déplacées en Israël et environ 2.000.000 de réfugiés non enregistrés, dont 1,2 Million dans les pays arabes.

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Dès 1951 , les réfugiés ne croient déjà plus vraiment pouvoir un jour exercer "droit au retour" ("inaliénable" selon les termes de l’ONU), mais ils ne renoncent pas pour autant au principe. C’est pourquoi, ils refusent de se réinstaller dans les pays qui les ont accueillis, des pays essentiellement arabes qui (à l’exception de la Jordanie)vont adopter une politique commune de non-naturalisation des réfugiés. En 1994, (Accords d’Oslo), l’OLP va se résigner à un Droit au retour limité au futur Etat palestinien ;

Le cas des réfugiés palestiniens est différent de celui d’autres réfugiés (Rwanda, Kosovo…) lesquels, soit, se sont réinstallés à l’extérieur de leur pays d’origine, soit ont été rapatriés. Les réfugiés palestiniens sont empêchés de rentrer chez eux par Israël : ils réclament l’application de la Résolution 194 des Nations Unies qui reconnaît leur droit au retour et à une indemnisation pour les torts subis, et, en attendant, que l’ONU porte secours à ceux qui en ont besoin. Mais, ils ne sont pas « un cas humanitaire » : ils veulent être reconnus comme des réfugiés politiques qui se battent pour faire reconnaître leurs droits : l’ONU a créé Israël, à l’ONU, maintenant, d’en régler les conséquences ! C’est urgent car, tant qu’ils ne seront pas protégés par la communauté internationale, les réfugiés palestiniens sont à la merci des régimes des différents pays arabes où ils ont abouti".

Et Jala Al Husseini d’expliquer les trois traits qui sont caractéristiques de leur situation :

- l’apatridie : de façon à ce que soit protégé leur droit au retour, les pays d’accueil n’offrent pas la nationalité aux réfugiés palestiniens (sauf la Jordanie où il y a eu une citoyennisation massive des réfugiés de 1948)

- les discriminations sur le plan socio-économique (emploi, logement,… particulièrement au Liban où on leur interdit l’accès à toute une série d’études et de professions) dont ils sont victimes malgré l’équité avec les nationaux proclamée par les pays d’accueil.

- la préservation du mandat de l’UNRWA (souvent perçu comme le symbole de la responsabilité des Nations Unies dans la question des réfugiés !) qui, c’est clair, est une source économique intéressante pour les pays d’accueil (entrée de devises) !

Jalal Al Husseini dit encore qu’on observe actuellement trois évolutions, toutes négatives :

- une dégradation du statut juridique des réfugiés palestiniens ainsi qu’une scission entre les communautés de réfugiés et l’Autorité Palestinienne au niveau des revendications : il y a une redéfinition du « retour », les Palestiniens devraient non pas retrouver leurs terres et habitations d’origine, mais revenir dans la Palestine d’aujourd’hui (çàd limitée à la Cisjordanie et à Gaza).

- le renforcement des discriminations dans les pays d’accueil

- une amélioration des conditions de vie dans les camps : serait-ce le signe que de « temporaires », ces camps deviennent peu à peu des lieux d’implantation définitive ? La faible capacité économique de Gaza (population piégée par le blocus israélien, dépendante du filet d’aide internationale qu’Israël autorise à entrer) et de la Cisjordanie (économie étouffée par toute une série de mesures de contrôle et d’entraves) rendent le retour de ces milliers e réfugiés simplement impossible !…

Jalal Al Husseini termine son intervention conclue en soulignant l’incertitude qui pèse sur le sort des réfugiés palestiniens ainsi que l’absence de réelle stratégie palestinienne vis à vis de tous ces gens.

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Matthias Burchard, directeur de la représentation de l’UNRWA à Bruxelles et Genève, prend la parole (en anglais). Il rappelle que 70% de la population palestinienne sont des réfugiés ou des déplacés intérieurs, ce qui fait d’eux le plus grand et le plus ancien peuple de réfugiés de toute l’histoire.

L’UNRWA (= United Nations Relief and Works Agency for Palestine Refugees in the Near-East) a été instituée le 8 décembre 1949 par la résolution 302 de l’Assemblée Générale de l’ONU pour mettre en oeuvre des programmes de secours et de travaux destinés à venir en aide aux réfugiés de Palestine déplacés en 1948. Il n’a été opérationnel que le 1er mai 1950. A cette date les 1 491 200 Palestiniens - dont 914 221 réfugiés enregistrés par les Nations Unies - se répartissaient comme suit : 240 300 personnes à Gaza ; 764 900 en Cisjordanie ; 160 700 en Israël ; 322 000 dans différents pays arabes, et 3000 dans le reste du monde.

Aujourd’hui encore, l’UNRWA poursuit la majorités de ses programmes, bien qu’il ait été constitué comme "organisme temporaire". Son action se répartit dans cinq secteur : Liban, Syrien Jordanie, Cisjordanie et Gaza. L’UNRWA a définit comme "réfugié de Palestine" toute personne qui à la veille du conflit de 1948, résidait en Palestine depuis au moins deux ans et qui, par suite du conflit, a perdu à la fois son foyer et ses moyens d’existence. Pour bénéficier de l’aide de ’UNRWA, le réfugié (et ses descendants) doit être immatriculé, "être dans le besoin" et avoir trouvé asile dans les régions limitrophes d’Israël en 1948. En juillet 1967, l’UNRWA a été prié par l’ONU de fournir une assistance humanitaire aux personnes qui ont été déplacées par suite de la guerre arabo-isrélienne de juin 1967.

Matthias Burchard énumère les différents services humanitaires proposés par l’UNRWA (soins de santé, construction et réparation de logements, instruction pour les enfants dans les écoles, un programme de micro-entreprises (auto-suffisant !), une assistance médicale d’urgence, une série de services sociaux (paniers de nourriture, aide aux personnes âgées…), en plus de la mise sur pied de divers moyens de protection et de veiller à promouvoir le respect des droits des Palestiniens. Il donne aussi l’exemple des « Summer Games », organisés depuis 4 ans, pendant lesquels les enfants palestiniens peuvent faire du sport , des activités artistiques ou suivre des cours de rattrapage (25.000 enfants cette année), et ainsi échapper à la rue et à ses dangers. Il souligne combien le problème des réfugiés est loin d’être solutionné, puisque les descendants des réfugiés de 1948 et 1967 sont, eux aussi, des réfugiés.

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Ses 29.000 employés "locaux" font de l’UNRWA l’un des plus importants employeurs de Palestine.
L’UNRWA cherche à créer un espace où les réfugiés puissent se retrouver sans être endoctrinés par des extrémistes, et sans vivre dans la peur. Mais, avoue-t-il, ces deux dernières semaines (fin novembre 2008), l’UNRWA a dû arrêter l’approvisionnement en nourriture à cause de la fermeture de plus en plus grande de Gaza par les Israéliens.

A une question du public, il répond que l’essentiel du soutien financier au programme de l’UNRWA vient des pays occidentaux (90%), dont la CEE (58%), qu’Israël n’intervient absolument pas et que la contribution financière des pays arabes est très faible (1, 09 %). Ceci s’explique, dit-il, par le fait que l’UNRWA est toujours perçu comme le prix que l’Occident doit payer en compensation de la catastrophe qu’à provoquée (son rôle dans) la création d’Israël.

* Il conclue en disant qu’en aucun cas , l’UNRWA ne peut représenter une solution définitive, insiste sur l’énorme potentiel de la communauté palestinienne. Il termine cependant sur une note d’impuissance

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Gérard de la Pradelle, éminent juriste, (professeur émérite de l’Université de Paris X-Nanterre : droit international) se propose de parler de ce qui fait la particularité du droit au retour des réfugiés palestiniens : officiellement reconnu, ce droit n’est pas du tout respecté, voire même carrément violé par les entités chargées pourtant de le garantir. C’en est au point, dit-il, que le notion même de droit est mise en péril.

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La Résolution 194 des Nations Unies proclame le droit au retour des réfugiés de 1948 et de 1967 - rien de clair, cependant, pour tous ceux qui ont été expulsés ultérieurement (lors de procédures individuelles par ex), ou « transférés », contre la Convention de Genève (« Nul n’a le droit de changer la disposition des populations…. ») sans qu’il n’y ait jamais eu aucune condamnation de ces expulsions.

"Il faut, dit-il, dissiper une équivoque par rapport au fondement de ce droit au retour : qui peut en bénéficier ? Les personnes physiquement contraintes à la fuite en 48/67 (= un droit personnel), ou aussi leurs descendants qui ont gardé leur identité palestinienne, leurs racines dans leur pays, même s’ils n’ont jamais pu y aller ? Pour lui, ce droit, qui a été reconnu après les déportations massives de 1948, ne devrait pas être un droit au retour de réfugiés mais de toute personne, qu’elle ait ou non choisi de partir, qu’elle ait ou non la nationalité de l’endroit où elle vivait : chacun a le droit de quitter son pays et d’y revenir, y compris librement (hors contrainte de guerre….), l’être humain a le droit de vivre là où il a ses racines (culturelles, linguistiques…) : cf articles 12 et 13 de la Déclaration Universelle et Israël est tenu par ce pacte ! Et, ajoute-t-il, "s’il y a obstacle à ce droit (villages disparus…), il y a une indemnité due par celui qui est responsable du départ forcé (et donc, légalement reprochable) de ces gens comme substitut au droit de retour, et cette indemnité doit être une créance transmissible aux descendants, comme c’est le cas pour la nationalité ."

"Ce qu’il y a de terrible, conclut-il, c’est que ce droit n’est garanti que sur le plan des principes : il faut exiger de nos instances qu’il le soit dans les faits !"

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Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
Et s’en fait un tuteur en lui léchant l’écorce,
Grimper par ruse au lieu de s’élever par force ?
Non, merci ! Dédier, comme tous ils le font,
Des vers aux financiers ? Se changer en bouffon
Dans l’espoir vil de voir, aux lèvres d’un ministre,
Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ?
Non, merci ! Déjeuner, chaque jour, d’un crapaud ?
Avoir un ventre usé par la marche ? Une peau
Qui plus vite, à l’endroit des genoux, devient sale ?
Exécuter des tours de souplesse dorsale ?...
Non, merci ! D’une main flatter la chèvre au cou
Cependant que, de l’autre, on arrose le chou,
Et donneur de séné par désir de rhubarbe,
Avoir son encensoir, toujours, dans quelque barbe ?
(…)Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême,
Préférer faire une visite qu’un poème,
Rédiger des placets, se faire présenter ?
Non, merci ! non, merci ! non, merci !

Mais... chanter, rêver, rire, passer, être seul, être libre,
Avoir l’œil qui regarde bien, la voix qui vibre,
Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,
Pour un oui, pour un non, se battre, - ou faire un vers !
Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
À tel voyage, auquel on pense, dans la lune !
N’écrire jamais rien qui de soi ne sortît,
Et modeste d’ailleurs, se dire : mon petit,
Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,
Si c’est dans ton jardin à toi que tu les cueilles !

Puis, s’il advient d’un peu triompher, par hasard,
Ne pas être obligé d’en rien rendre à César,
Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,
Bref, dédaignant d’être le lierre parasite,
Lors même qu’on n’est pas le chêne ou le tilleul,
Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !


C’est en récitant ces vers extraits de Cyrano de Bergerac, Acte II, scène VIII (Edmond Rostand) que AbdelFattah Abu-Srour s’adresse à l’assemblée, subjuguée, il faut bien le dire… Il est le directeur du centre culturel et social Al-Rowwad dans le camp de réfugiés de Aïda, Bethléem, où nous passerons 10 jours en avril 2009 (voir le récit du voyage). Ce centre propose aux enfants de 8 à 15 ans des activités culturelles mixtes (théâtre, arts plastiques, soutien scolaire, cours de langues et d’informatique), ainsi que des formations aux jeunes adultes (photographie, films, montage vidéo, animation) avec l’aide d’une équipe de volontaires.

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"Je suis né dans le camp de réfugiés de Aïda. Du village d’où sont originaires mes parents, il ne reste que des traces, et la clé rouillée de leur maison qu’ils ont dû quitter en 1948. Mes parents ont tenté plusieurs fois de rentrer chez eux, mais se sont fait tirer dessus chaque fois. Ils ont fini par s’installer sous les tentes plantées par l’UNRWA sur un terrain acheté par cette organisation. De temporaire, ce camp est devenu le lieu de vie « de moins en moins temporaire » des réfugiés de 1948, rejoints par ceux de 1967. La pauvreté, l’exil, les maladies ont tué 10 des 14 enfants de mes parents. Le premier couvre-feu (= interdiction de sortir de la maison, même pour aller chercher à manger) dont je me souviens date de mes 4 ans : je me rappelle du soldat israélien planté devant moi, mais aussi de ce que mes parents me disaient de leur beau village. Aujourd’hui, ma mère est morte, sa tombe est au pied du mur de 12 mètres de haut qui entoure Aïda au nord, à l’est et à l’ouest : il n’y a pas accès, elle est entourée de barbelés.

En 1985, j’obtiens une bourse pour aller étudier en France. Laissez-moi vous raconter mon passage à la douane : d’après ma carte d’identité, je suis de nationalité jordanienne-"dictature" sous mandat israélien -" démocratie " Je corrige le douanier : « Je suis réfugié palestinien sous occupation israélienne ». Le douanier, perplexe, m’inscrit comme « de nationalité indéterminée », la Palestine n’existant pas…

Même cirque aux USA où l’employé me demande où je suis né. - A Aida. C’est où ? - C’était la Palestine sous les Jordaniens. - Je n’ai pas « Palestine » sur mon ordinateur. Où est né votre père ? - A … (village palestinien). - C’est où ce village ? - C’était en Palestine. Il a été détruit par les Israéliens. - Je n’ai pas « Palestine » sur mon ordinateur. Si c’est occupé par Israël, c’est en Israël."

Et AbdelFattah conclut en souriant doucement : "il est difficile de se faire reconnaître comme Palestinien A moins d’être un terroriste, alors là, « palestinien » existe !"

Quand, neuf ans plus tard, AbdelFattah rentre de France, l’espace du camp s’est encore rétréci, les incursions militaires se sont multipliées ainsi que les checkpoints. L’image des Palestiniens s’est encore dégradée : « à part jeter des pierres, ces gens ne sont bons à rien ils ont la haine et la violence inscrites dans leurs gènes »… "Jamais, dit-il, mes parents n’ont proféré un mot de haine. Mais pourquoi Israël exerce-t-il un tel chantage contre tout le monde avec l’holocauste ? Les Israéliens se haïssent-ils tellement qu’ils forcent tout le monde à les haïr ?" AbdelFattah dit que, comme réfugié, il a vécu cette exclusion de l’humanité. Il se bat pour une cause juste : résistance contre occupation, ce qui est un droit reconnu.

"Je veux que vous sachiez que mes enfants sont des êtres humains avec une culture, une générosité, une beauté. Je veux que les enfants palestiniens gardent cette humanité, puissent raconter leur propre histoire plutôt que de laisser d’autres le faire."

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A Aïda, 68% de la population a moins de 18 ans, 77% des gens sont au chômage, 80% de la population vit sous le seuil de pauvreté, coincé au pied d’une colonie israélienne (illégale), subissant des incursions (ou des entraînements militaires avec gaz lacrymogène, bombes, et tirs) de l’armée israélienne : face à tout cela, les enfants du camp font du théâtre, de la photos, des vidéos. Ils font de l’art parce que, dit Abdelfattah, "il faut trouver la paix en soi d’abord. A mes yeux, ce qui est important, c’est de crée des liens entre les humains. Mais ne nous parlez pas de Paix. Pour un Palestinien, ce mot ne veut rien dire, est usé et abusé : 61 ans après la décision du partage, 60 ans après la Nakba, qu’est-ce que cela signifie ?... Un violeur peut-il faire la paix avec sa victime pendant qu’il la viole ?"

Pour lui, le premier pas vers la paix est de reconnaître l’injustice faites aux réfugiés et non de financer des travaux dansq les checkpoints pour les rendre "plus humains". Il est dérisoire d’imaginer qu’on va trouver une solution en cherchant à"adoucir" l’occupation

Abfelfattah continue de la même voix tranquille : "Lorsqu’on prend conscience du conditionnement de la population palestinienne, on se dit qu’Israël, quelque part, a réussi son coup : les gens s’adaptent ,« j’espère que ça ne sera pas trop long au checkpoint aujourd’hui... Ils en sont quasi à choisir les dates des mariages, des examens en fonction des levée de couvre-feux ! On veut pouvoir circuler librement dans notre pays, pas uniquement au travers de points de passage. C’est impossible de vivre dans cette hypocrisie. Ceux qui travaillent pour les droits de l’homme doivent prendre une position claire : Israël est un état d’occupation et doit payer pour ses méfaits.

Personne ne peut dire « je ne peux rien y faire » et, du coup, ne rien faire car chaque jour qui vient sera pire que celui qui s’en va. Nous, les Palestiniens, nous ne sommes pas prêts à payer pour les crimes nazis, nous ne sommes pas coupables ni responsable de la Shoah. Nous ne devons rien à Israël, ni à l’Europe. Et nous ne sommes pas un cas humanitaire : la Palestine n’est pas pauvre parce qu’elle n’a pas de ressources mais parce qu’on nous a mis dans le besoin. Mais nous ne sommes pas des mendiants. L’esprit d’Al Rowwad est d’ailleurs qu’avec ou sans argent, on travaille ! Ne faites rien pour nous par charité, mais joignez-vous à nous comme partenaires."

N.B. : La Société des Amis d’Al-Rowwad (les contacter) tisse un réseau d’échanges entre enfants d’ici et de Palestine, organise la tournée de la troupe des jeunes danseurs et musiciens d’Al Rowwad.

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Tal Dor, jeune israélienne, fait partie de Zochrot, (mot hébreu qui signifie « se souvenir autrement ») une organisation qui conteste la politique d’Israël et essaie de faire entendre que la Naqba fait partie intégrante de l’histoire de son pays. Elle nous explique son parcours, comment elle est arrivée à une certaine conscience (awareness) de l’injustice de la situation des Palestiniens, comment elle est passée de la conviction de la nécessité d’être sioniste à la celle de la nécessité de combattre l’idéologie sioniste : elle était un jour avec un ami palestinien, lequel lui parlait de la Naqba, mot qu’elle entendait pour la première fois : "tu veux parler de la guerre d’indépendance ?", lui a-t-elle demandé. C’est à partir de ce moment-là qu’elle a réalisé combien les choses avaient pu être vécues différemment par les Israéliens et les Palestiniens. Elle avait 23 ans et il lui était désormais impossible de continuer à vivre en Israël en fermant les yeux sur l’injustice commise vis à vis du peuple palestinien. "Ma responsabilité, dit-elle, était désormais de faire changer la façon dont les Israéliens voyaient et parlaient des choses, d’introduire la notion de Nakba dans leur discours, d’encourager l’analyse critique des événements passés."

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Le premier travail de Zochrot a été de faire la chasse aux informations et de forcer le public israélien à en prendre connaissances. "C’est trop facile de dire « on ne savait pas » : il n’y a qu’à s’informer, écouter les nouvelles, lire les archives, écouter les témoignages des Palestiniens. Heureusement, il y a actuellement une nouvelle génération d’historiens qui acceptent de relire les événements, d’opposer la réalité des villages vidés de leurs habitants aux fantasmes israéliens (« Les Palestiniens veulent nous jeter à la mer », « Il n’y a pas de place pour tout le monde, les Palestiniens doivent quitter notre Terre Promise »…)"

La deuxième chose que Zochrot fait est d’organiser une série de séminaires/conférences à Tel Aviv (dont le succès l’a surprise, des centaines de gens y ont participé) sur le thème du retour des réfugiés palestiniens : "la question n’est pas « s’ils » reviennent, mais « comment les faire revenir » : qu’est-ce que nous, Israélien devons faire pour que ce retour ait lieu ?" Tal dit, en souriant, que Zochrot est devenu célèbre après ces conférences, et ce particulièrement dans les journaux activistes de l’extrême-droite : curieusement, tout ce qu’ils écrivaient était correct, mais ils concluaient leurs articles en se moquant de ces gens qui rêvent d’une harmonie possible entre les deux peuples et en disant « Tenez-vous loin de ces traîtres à la patrie ! » Et Tal avoue que les membres de Zochrot ont reçu des menaces…

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Parallèlement aux conférences, Zochrot met sur pied une série d’actions directes, par exemple ses membres vont planter des panneaux indicateurs renseignant l’emplacement des villages palestiniens qui ont été détruits, exhument les restes des maisons démolies (comme ci-dessous, les restes du village de Simsim, près de la bande de Gaza).

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D’autres vont coller sur les fenêtres des maisons ou les vitrines de magasins des villes juives des phylactères en hébreux qui disent : « J’avais presque oublié que cette maison était celle de la famille (+ nom palestinien) », « J’avais presque oublié que Tel Aviv est en fait la ville de Jaffa », « J’avais presque oublié que la Guerre d’Indépendance est en fait la Nakba (catastrophe) pour les Palestiniens », « J’avais presque oublié qu’on a rasé le village qui se trouvait ici pour y construire cette colonie »…

"Bien sûr, dit-elle avec un merveilleux sourire, il y a des Israéliens qui passent derrière eux et les arrachent, mais certains les remettent…Ce qui est clair, c’est qu’avec ces différentes actions créatives/artistiques, Zochrot essaie que la façon de penser change en Israël. Nous instalons un certain inconfort parmi les Israélien : nous ne pouvons continuer à (nous) cacher la vérité pour toujours. Nous devons y faire face en tant que personnes qui veulent travailler à un avenir meilleur."

Quelqu’un dans l’assemblée lui demande alors si Zochrot a de l’influence, et Tal dit qu’elle est obligée de répondre que non, qu’ils représentent une tout petite minorité, et elle s’en excuse….

Tal nous parle des « Quatre Jours du Souvenir » qui font partie de l’instruction des enfants juifs : chaque journée est consacrée à un thème (la diaspora juive, l’holocauste, la guerre de 48, l’indépendance) et le message est « nous avons souffert, maintenant nous devons rendre les coups »s (we have to fight back !). Aucun mot sur les Palestiniens durant tout le processus : ils ne font simplement pas partie de la mémoire israélienne. C’est contre cela que Zochrot veut agir : "Si nous voulons empêcher une autre catastrophe, nous devons reconnaître nos torts, admettre ce à quoi nous avons pris part. Dans cette perspective, Zochrot a mis au point une valise pédagogique qui est distribuée dans les écoles israéliennes et qui devrait aider les professeurs à enseigner la réalité de la Nakba aux enfants."

Elle répète combien dans sa langue, il est difficile, voire impossible de faire lire et entendre les signes pourtant bien visible de la Naqba : l’Hébreu, qui est pourtant une langue orientale à la base, a été retravaillé de façon à en éliminer toutes les consonances arabes et en faciliter ainsi l’accès aux Ashkénazes. (Paradoxe de la chose : les Israéliens juifs arabes, en réintroduisant l’accent oriental, parlent désormais un "mauvais" hébreu moderne !)

A une autre question posée par le public, Tal dit que, oui, les membres de Zochrot sont en général des intellectuels issus de la tranche riche et confortable de la société israélienne (beaucoup sont Askhénases). "Mais, ajoute-t-elle, notre but est de toucher toutes les communautés juives, d’éveiller leur conscience, leur activisme. Nous nous sommes, par ex, adressés à une série de femmes qui ne pouvaient même pas prononcer le mot « palestiniens » (elles parlaient d’« Israéliens arabes »), tant, dans leur représentation, ce mot était synonyme de « terroristes »). "

Tal Dor témoigne de la présence d’autres groupuscules d’Israéliens qui, comme le fait Zochrot luttent chaque jour pour qu’Israël devienne un pays démocratique traitant chaque citoyen de manière égale. Mouvement marginal, mais, dit-elle,« il n’est nul besoin de réussir pour entreprendre ! »

Et Tal résume la réponse qu’elle s’est donnée à la question « que puis-je faire ? » : encourager l’activisme parmi les gens, et c’est ce que Zochrot cherche à faire.

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Leila Shahid, Déléguée générale de la Palestine auprès de l’UE, de la Belgique et du Luxembourg, prend très brièvement la parole : elle remercie AbdelFattah (dont le nom signifie « l’ouvreur de portes ») et Tal (dont le nom signifie « la rosée du matin ») qui ont parlé de la façon dont la mémoire est vécue par les Juifs et les Palestiniens, de la place qu’ils font à l’art, la création pour renouer avec l’humain, de l’importance d’introduire un nouveau vocabulaire pour parler de ce qui s’est passé en Palestine. Elle dit qu’elle est émerveillée du succès rencontré par Masarat, montre la couverture du programme de Bozar : jamais, dit-elle, vous n’aviez vu autant de tête "enkeffiées" en première d’un magazine !

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"Mais, ajoute-t-elle, si les nouvelles culturelles sont bonnes, ce n’est pas le cas des nouvelles politiques : l’Union Européenne se prépare à accueillir Madame Tzipi Livni qui compte s’adresser à l’OTAN pour arracher au forcing deux choses :

1. un « rehaussement » de la relation d’Israël avec l’Europe, de manière à ce qu’Israël bénéficie des mêmes droits/privilèges que les autres pays membres, mais sans avoir les mêmes devoirs que ceux-ci (respect des droits, etc). Et il semble clair que la présidence française va les lui accorder.
2. le 4/12 sera votée une résolution qui entérinera l’entrée d’Israël dans tous les programmes de recherche, ce qui signifie qu’Israël disposera de millions d’euros pour financer une recherche plus que probablement militaire. Il faut protester, demander pourquoi le Parlement accorderait cela à un pays qui ne respecte pas ses devoirs (respect des droits humains)
"

Avant que Pierre Galand ne clôture la conférence, Leila présente encore la campagne « Israël occupe la Palestine, je sanctionne » à laquelle elle nous propose de participer : voir dépliant et cartes à adresser à Karel De Gucht (ministre des Affaires Etrangères) et B. Ferrero-Waldner (commissaire européenne aux relations extérieures) demandant la suspension de l’Accord d’association UE/Israël et des négociations relatives au « rehaussement » (upgrading) des relations entre UE et Israël tant que ce pays ne respecte pas le droit international et les droits fondamentaux de la population palestinienne.

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[1Les photos/cartes/dessins marqués d’une étoile * ont été empruntés sur le net. Merci à leurs auteurs de n’y voir aucune malice !