Vendredi 3 avril 2009 - Jérusalem

jeudi 31 décembre 2009
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Jérusalem !...

Encore un peu ensommeillés, nous découvrons la terrasse de l’auberge et la vue magnifique qu’elle offre sur les toits, les tours et minarets de la vieille ville, le Dôme du Rocher, la mosquée Al-Aqsa et bien d’autres que nous n’identifions pas encore...

Pas de temps pour la rêverie cependant : nous redescendons sur le plancher des vaches et petit-déjeunons sur le pouce (café et pains aux dattes achetés à un marchand ambulant) tout en remontant vers la porte de Jaffa où devrait nous attendre le car qui nous emmènera au bureau de Michel Warschawski... En fait, aurait dû nous emmener. Nous faisons notre première expérience de "l’organisation à la palestinienne" : le car commandé n’arrivera jamais. Nous nous entassons dans 2 taxis (dont une limousine 7 portes, svp !), et en route pour le bureau de Michel !... Mais là, une mauvaise surprise nous attend : Michel est malade et ne pourra pas nous faire faire la visite promise... Déçus mais pas manchots, nous engageons nos deux chauffeurs (palestiniens, comme tous les taximen du coin) et leur demandons de nous emmener à un endroit d’où avoir une vue d’ensemble de la vieille ville.

*

D’autres touristes s’y trouvent déjà, et nous nous sentons un peu décalés : nous ne sommes pas venus marcher sur les pas de Jésus, ni faire un tour à dos de chameaux ni non plus acheter des colifichets...

Tanguy, qui est déjà venu à Jérusalem auparavant, nous donne quelques informations sur ce que nous voyons : les tours, dômes, clochers et minarets dans les différents quartiers de la vieille ville, les portes dans l’enceinte, les cimetières juif et musulman à nos pieds, le Mont des Oliviers, l’université, ... et l’avancée de la colonisation juive dans et autour de Jérusalem : sur le toit d’un immeuble à notre droite, un drapeau israélien claque dans le vent. En observant mieux les alentours, nous en repérons d’autres. Notre chauffeur nous explique que c’est ce que font les Israéliens pour montrer qu’ils ont pris des maisons, une manière d’afficher que leur territoire s’agrandit de jour en jour...

Nous remontons dans nos taxis, direction le mur de séparation que nous longeons pendant un moment, d’abord en faisant des commentaires sur sa laideur (assemblage de pans de béton), sa hauteur (plus de 8 mètres), sa longueur (sans fin...), et sur les graffiti qui le recouvrent. Toutes sortes de sentiments s’y expriment : incompréhension, effroi, colère, espoir, appel à un peu plus d’intelligence et d’humanité dans les rapports... Beaucoup d’humour aussi. Mais l’ampleur de la catastrophe nous prend peu à peu à la gorge et nous finissons par nous taire...

Le choc est rude pour le groupe, particulièrement lorsque nos taxis s’arrêtent à quelques mètres d’un checkpoint... C’est notre premier checkpoint : une simple clôture grillagée, tout soudainement là, en travers de notre route, surveillée par de jeunes soldats dans la vingtaine, casqués, bottés, armés et qui nous regardent avec suspicion et une certaine nervosité... Nous les observons à distance qui vont et viennent, échangent quelques mots, fument, passablement désoeuvrés. "On the other side", nous dit le guide , "it’s Palestine..."

Il n’y a franchement pas grand chose à voir à part ce mur, cette grille et un chat que nous avons effrayé et qui se faufile entre les soldats jusque de "l’autre côté", mais nous restons cloués sur place, essayant de comprendre, d’intégrer ce devant quoi nous nous trouvons...

Au bout de quelques minutes, une voiture poussiéreuse s’arrête de l’autre côté du grillage. A son bord, deux Palestiniens plutôt âgés et visiblement habitués à la patience... Les soldats les ignorent un bon moment puis l’un d’eux s’avance et, avec une nonchalance infinie, pousse la grille d’une main, l’autre toujours posée sur son M16 (fusil d’assaut), laissant ainsi la voie libre aux Palestiniens qui redémarrent en douceur... Une scène surnaturelle qui nous ramène au film d’Avi Mograbi, et nous laisse déconcertés ... Nous reprenons les taxis et rebroussons chemin, passons devant des bâtiments démolis. Ils auraient dû abriter les bureaux de dirigeants palestiniens.

Nous sommes sortis de Jérusalem maintenant. De part et d’autre de la route, nous apercevons des colonies israéliennes perchées au sommet des collines, dominant la vallée et toutes, entourées d’une zone de terrain vide pour "garantir distance et sécurité aux colons". "On dirait des constructions-légo", commente Bénédicte...

Nous roulons en direction de Bethany, un de ces villages palestiniens aujourd’hui coincés, piégés entre le mur de séparation et la vieille ville. Contrairement à d’autres, il existe toujours, mais (lien vers enregistrement 2-3 juive radicale) dans quelles conditions ! A l’opposé de la "perfection" des colonies, Bethany est sale, encombré, surpeuplé : les bâtiments et les rues sont délabrés, la plupart des commerces en faillite. Les habitants survivent dans un endroit qui n’est désormais guère plus qu’une prison à ciel ouvert, dont ni eux ni leurs marchandises ne peuvent sortir.

"Aucune exportation n’est autorisée, nous explique notre chauffeur, les habitants de Béthany n’ont d’autre choix que de vendre leurs produits agricoles à moitié prix à leurs propres voisins s’ils veulent les écouler. De même, ils n’ont le droit de se fournir en autres marchandises qu’auprès de vendeurs israéliens qui ne leur font pas de cadeaux au niveau des prix. Un litre d’essence par exemple coûte 4 fois plus cher à un Palestinien qu’à un Israélien"...

Nous décidons spontanément d’un premier acte politique et achetons de quoi déjeuner à un marchand local : fraises, pommes, oranges et falafels, avant de prendre la route du retour...

Après avoir remercié nos taximen-guides, nous rentrons dans la vieille ville par la Porte de Damas et traversons les souks tant bien que mal : nous sommes pile à l’heure de la fin de la prière, une marée de Musulmans remonte de la mosquée au milieu des cris, rires et appels des marchands... et bien sûr, nous sommes à contre-courant !...

Porte de Damas 1
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Porte de Damas 2
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Nous prenons la tangente dès que nous le pouvons et arrivons sains et saufs devant l’église du Saint Sépulcre que certains vont visiter, tandis que les autres bronzent en philosophant sur l’existence de Dieu. Soudain, une femme s’approche d’eux et les met en garde : "Jésus est un Dieu de pardon", leur dit-elle. "Repentez vous et vous irez au paradis ... Le diable contrôle vos âmes et votre cerveau ! Libérez vous !"...

Une fois le groupe reconstitué, nous nous dirigeons vers le Mur des Lamentations. Pour monter sur l’esplanade qui y mène, nous devons passer par un portail électronique, vider nos poches et présenter nos sacs pour une inspection... Tout ça nous semble un peu exagéré, mais bon, sécurité oblige. Les soldats israéliens, en tout cas, ne rigolent pas...

En tant que non-Juifs, nous n’avons pas accès au Mur même, mais d’où nous sommes, nous en avons une belle vue... Spectacle étonnant, là aussi : des Juifs orthodoxes, tout de blanc et noir vêtus (chapeaux ou grosses toques de fourrure noirs, pantalons noirs, châles à franges et caftans ou longs manteaux noirs) circulent à grands pas autour de nous, raides comme des piquets. Ils sont suivis de leur femme (toutes de sombre habillées - jupes mi-longues, bas noirs, grosses chaussures fermées et une perruque qui fait très perruque (une fois mariées, les Juives orthodoxes sont rasées)- et d’une petite smala d’enfants (cinq semble être la moyenne)...

De l’esplanade, nous en apercevons qui prient face au Mur : des hommes jeunes et moins jeunes (mais comment savoir avec leur longue barbe ?), des petits garçons aussi, rasés de près sous leur kippa (sauf les papillotes).

Les femmes juives prient aussi, mais de l’autre côté d’une palissade qui les sépare des hommes. Leurs prières terminées, elles s’éloignent du Mur en marchant à reculons.

Petite note un peu plus légère dans ce tableau plutôt sévère : pour les touristes juifs qui auraient oublié d’emmener un couvre-chef, il y a un bac à l’entrée où se servir de kippas en carton blanc (lesquelles font furieusement penser à des barquettes de fraises) : avec le vent qui souffle, impossible pour eux de la lâcher, il leur faut donc prier d’une main et retenir la kippa en carton de l’autre...

En contrebas de la barrière de pierre qui nous tient à l’écart du lieu réservé, une douzaine de Juifs sont assis en cercle et discutent des passages de la Torah.

Ils sont complètement pris dans leurs explications et argumentations... Cette habitude de débat théologique en plein air nous étonne vraiment.

Nous nous sommes assis sur l’esplanade et nous laissons pénétrer par tout ce que nous voyons et entendons...

Rabbin au Mur des Lamentations - The rabbin
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Soudain, une femme juive (non-orthodoxe) nous interpelle : "Do you know the 7 Laws of Noah ?" Devant notre air un rien ahuri, elle se met à nous faire fait un cours sur les dites lois et nous martèle que "le Peuple Juif est Différent : Il est le Peuple Elu." "One day", nous assure-t-elle, "all the other people on earth will beg the Jews to accept them as their servants"... A la fois interloqués (elle est folle ou simplement fanatisée ?), un peu outrés quand même par ses propos, pas tout à fait certains non plus de comprendre où elle veut en venir, nous nous éloignons progressivement jusqu’à ne plus laisser auprès d’elle que Tanguy et Anne-Claire qui lui demandent si elle serait d’accord de répéter ce qu’elle nous a dit pendant qu’on l’enregistrerait. Elle accepte immédiatement car, dit-elle "Everybody should hear what I say about God and the Jewish people."

"Il n’y aura jamais de paix avec les Palestiniens. Il y aura toujours plusieurs groupes (de Juifs), et tous disent que si un groupe déclarait vouloir faire la paix, les autres groupes n’y seraient pas obligés pour autant... Le peuple juif est le Peuple Elu et le seul aimé de Dieu, et Dieu ressuscitera tous les êtres mauvais et les punira pour les actes mauvais qu’ils ont commis à l’encontre des Juifs... Nous attendons le châtiment de Dieu : il punira tous ceux qui, en s’attaquant aux Juifs, ont touché l’œil de Dieu… Longue vie à Notre Seigneur et Messie !..."

En entendant le ton docte qu’elle prend, et vu qu’elle utilise quasi les mêmes mots et tournures que la première fois, nous comprenons qu’en fait, elle récite une leçon bien apprise. Nous pensons à nouveau au film d’Avi Mograbi : depuis leur plus tendre enfance, en effet, les écoliers juifs sont "drillés" à "leur histoire" :

"Même les non-Juifs comprennent que nous devons nous protéger… Les fondamentalistes (musulmans) ne sont pas dangereux que pour les Juifs, ils le sont pour le monde entier : les gens ont si vite oublié que le 11 septembre, ces criminels ont voulu bombarder toute l’Amérique ! Ils ne voulaient pas seulement faire du tort aux Juifs…. Nous avons besoin de l’aide de tous les pays, l’aide tout le monde : vous pouvez aider le peuple juif avec votre propagande, avec votre argent, ou physiquement. Dieu vous récompensera de nous avoir aidés. Parce que tous ces crimes qui sont commis ici… Dieu ne pardonnera à personne d’être resté assis là, à regarder ce qui se passe sans réagir, tout en disant : je ne veux pas intervenir… On vous appelle à l’aide, OK ? Merci."

A peine nous a-t-elle quittés qu’elle apostrophe trois jeunes hippies tout à fait mignons (une femme aux longs cheveux libres, et deux blonds barbus, dont l’un est le sosie de Jésus de Nazareth !) qui s’emplissent de l’énergie du lieu. Les voyant discuter avec elle, nous nous approchons d’eux dès qu’elle s’est éloignée et leur demandons ce qu’ils pensent de son discours. "Ca n’aide vraiment pas à la paix", commentent-ils...

"Ce genre de discours ne nous rapproche pas d’une solution, ni de la paix, ni de rien de ce genre… Et ce n’est même pas de sa faute. Elle fait partie d’une génération qui y croit…. Et ça se passe comme ça dans toutes les religions, créer la séparation : nous avons été dans le quartier musulman, et nous voulions entrer dans la Mosquée Dorée, mais on nous en a interdit l’accès. Et puis, j’ai voulu prendre un Coran dans leur bibliothèque, mais ils m’ont dit : « Non, vous ne pouvez pas le toucher, vous n’êtes pas musulman »… La religion, ça part d’une bonne personne, Mohamed, Jésus, Moïse… et puis, les gens commencent à l’interpréter et ça devient quelque chose de tout à fait différent… Au bout de quelques centaines d’années, ça devient quelque chose de dingue, comme ceci…"

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Mais voilà la dame qui revient à la charge et nous exhorte à forcer celui des trois hippies qui est juif (pas "Jésus", l’autre) à être "a good Jew, respect the commands and celebrate Pessah as it suits. Because he is a Jew, nous répète-t-elle, " he is different !"... "Jésus" lui sourit et lui répond avec une douceur exquise : "Inch’allah !..."

La journée s’achève doucement. Nous quittons l’esplanade : Tanguy a repéré un petit restaurant libanais dans les souks où nous goûtons un délicieux Jerusalem mezze... Et puis, retour à l’auberge pour notre seconde nuit dans la ville sainte. Diane décide d’aller dormir sur le toit-terrasse : elle profitera des cloches des églises, du chant du Muezzin et des petits oiseaux de Jérusalem dès 4h du matin...

Cloches du Saint-Sépulcre - The bells
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Ambiance Vieille Ville - Old Town’s atmosphere
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Documents joints

Checkpoint 2
Checkpoint 2