Dimanche 5 avril 2009 - Jérusalem —> Checkpoint de Bethléem —> camp de réfugiés de Aïda

vendredi 1er janvier 2010
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Oh, cette nuit à la belle étoile dans la douceur orientale de Jérusalem !... Oh, le chant du muezzin et des cloches dans le jour qui se lève !...

Cloches du Saint-Sépulcre - The bells
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Nous nous réveillons en douceur, déjeunons avec d’autres gens de passage (dont un Américain à qui Anne-Claire donne un petit cours de français... Peut pas s’en empêcher ...), puis retrouvons Daoud qui nous emmène aujourd’hui visiter la Mosquée Al-Aqsa et le Dôme du Rocher. Nous traversons la vieille ville qui se réveille, direction l’esplanade. Il nous faut en effet repasser par le site du Mur des Lamentations, mais cette fois, nous entrons tous du côté "musulman" ... et vivons la situation inverse de celle d’hier à l’entrée de l’esplanade des mosquées : nous devons passer par l’entrée pour touristes, tandis que Daoud passera par l’entrée réservée aux Musulmans !... Hé non, rien n’est simple...

Les filles du groupe se couvrent la tête (foulard ou système D) par respect pour le lieu et nous nous dirigeons vers la mosquée Al-Aqsa qui n’est PAS le grand édifice au dôme doré, mais un bâtiment plus discret, réservé aux hommes le vendredi, jour de prière, nous explique Daoud : les femmes peuvent y entrer les autres jours mais doivent alors se tenir au fond de la salle.

Mais voilà notre Daoud tout déconfit : nous ne pouvons pas entrer dans la mosquée. Un des gardes nous explique que c’est comme cela "depuis les meurtres commis par les Israéliens en (????), lesquels ont assassiné (???) personnes pendant la prière"... Par l’une des grandes fenêtres grillagées du côté, nous arrivons malgré tout à nous faire une idée de l’intérieur du bâtiment : une grande salle vide d’objets et de meubles, dont le sol est recouvert de petits tapis rouges tournés vers la Mecque, comme il se doit...

Sur l’esplanade devant la mosquée, la lumière est magnifique, les pierres blanches sont presque dorées. Le Dôme du Rocher, grand édifice recouvert de mosaïques bleues et vertes est majestueux. Mais là non plus, malgré tous les efforts de Daoud, nous ne pourrons pas entrer. Ce n’est pas grave : mais nous nous installons sous les oliviers pour écouter Daoud nous parler de ce lieu chargé d’histoire et de spiritualité et profitons de l’atmosphère paisible et sereine qui s’en dégage, bercés par la voix d’un vieil homme qui récite des versets coraniques à l’ombre d’une colonne... Une ambiance toute différente de celle du Mur des Lamentations...

Daoud nous entraîne ensuite dans le quartier africain de Jérusalem où nous rencontrons Ali Jiddah qui nous reçoit dans son tout petit chez lui. Il nous racontera l’histoire des Palestiniens noirs, nous parlera de son propre parcours aussi. Il est très impressionnant, nous fait un peu penser à un parrain de la mafia, mais c’est un grand monsieur qui nous ouvre une nouvelle fenêtre sur l’histoire de ce pays. Nous buvons littéralement ses paroles... : "Les Afro-Palestiniens du quartier sont arrivés à Jérusalem en deux grandes vagues successives : durant le mandat britannique et en 1948. Ils ne veulent pas retourner chez eux car ils veulent être les premiers à rencontrer Dieu le Jour du jugement dernier à Jérusalem".

A propos de sa couleur de peau, Ali nous confie que "les Afro-Palestiniens n’ont jamais souffert de discrimination de la part des autres Palestiniens : au contraire, ils ont une position respectable dans la société palestinienne (les mariages mixtes, par ex, sont bien considérés). Par contre, dans la société israélienne où la discrimination est quasi une idéologie, les Juifs éthiopiens en sont réellement victimes".

Ali nous parle ensuite de son parcours personnel : il a fait ses études secondaires à Jérusalem mais a dû les arrêter et aller travailler dès 17 ans pour aider son père financièrement. C’est à partir de ce moment-là qu’il a vraiment ressenti les conséquences de l’occupation israélienne sur la vie quotidienne des Palestiniens. Il s’engage alors dans le FPLP (le Front Populaire de Libération de la Palestine). Il nous confie avoir posé une bombe, blessé et tué des citoyens israéliens, ce qui lui a valu 20 ans de prison. Aujourd’hui, il ne le referait plus : il a des enfants et a pris conscience de la valeur de la vie. "Il y a une autre raison, dit-il en nous regardant sérieusement, plus politique : je sais qu’il existe des Israéliens progressistes, des personnes qui croient en une solution pacifique, celle de la création d un seul état démocratique et séculier pour tous, et je ne veux surtout pas leur faire de tort".

Ali nous dit combien il est content de nous voir : "Vous êtes le reflet de la conscience d’une minorité à l’étranger, sensible au sort des Palestiniens : en effet, quasi tous les états sont pro-israéliens." Et ça lui ferait plaisir que l’on témoigne de la situation actuelle en Palestine quand nous rentrerons chez nous. Lorsqu’on lui demande si il fait toujours partie du FPLP, il nous répond que s’il l’admet, il retournera en prison, mais il nous dit qu’il est vraiment accroc a la politique, et particulièrement au FPLP. "Cependant, prendre part au conflit, c’est prendre le risque d’avoir à en payer les conséquences", et il nous explique que lui, par exemple, n’a pas droit à l’aide médicale dont il a besoin actuellement (il semble avoir fait un AVC, sa main droite est paralysée). A une question de Tanguy, Ali répond que le but ultime du FPLP n’est pas la création de deux états, un juif, l’autre palestinien : ce ne serait qu’une étape intermédiaire, le temps de créer des ponts entre les deux camps. "Si on enlevait l’occupation, les gens ici seraient de nouveau des personnes normales. Elles n’auraient plus à affronter des situations injustes dont les enfants sont d’ailleurs les premières victimes : ils garderont des séquelles psychologiques de toute cette violence".

Finalement, Ali nous confie qu’il a écrit un livre, une sorte de conversation avec son fils, dans lequel il lui parle du problème palestinien et de ses propres vues. Nous lui proposons d’essayer de trouver un éditeur en Belgique qui serait d’accord de le publier. Pourquoi pas, dit-il, et il nous en laisse un exemplaire.

Nous ressortons de la petite maison d’Ali un peu assommés par tant d’informations, et retrouvons le soleil des ruelles avec plaisir. Nous suivons Daoud sur le chemin du Nidal Center où des jeunes et des enfants nous font une petite démonstration de rap et de danses traditionnelles, avant de nous emmener à Silouane où ils vont présenter un spectacle dans le cadre d’une manifestation organisée afin d’attirer l’attention sur le sort de ce village voisin de Jérusalem : "Le samedi 21 février 2009, la municipalité de l’occupation a remis à 134 familles d’Al-Quds, formées de 1500 personnes vivant dans le quartier Al-Bustan de Silwan dans la banlieue au sud de la mosquée Al-Aqsa, des ordres d’évacuation de leurs maisons dont la destruction est prévue pour installer un parc : "le jardin du roi David". Cette mesure fait partie d’un projet parallèle à la constitution d’un centre juif à la place de l’ancienne ville et de ses environs, isolant la mosquée Al-Aqsa de son environnement palestinien et réalisant une continuité entre les colonies réparties aux alentours de la ville et la ville ancienne."

1500 personnes vont en être expulsées parce que Israël veut y construire un parc d’attraction...! Cela fait exactement un an que les habitants résistent et, à cette occasion, ils ont organisé une petite fête animée par et pour les enfants.

Malheureusement nous ne pourrons pas rester pour le spectacle, mais nous écoutons les discours et particulièrement celui, très touchant, d’un des plus vieux habitants du village qui demande aux étrangers qui, comme nous, sont présents de dire, une fois rentrés chez nous, que ce que les Palestiniens apprennent à leurs enfants, c’est la paix.

Discours à Silwan (en)
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Nous quittons les lieux avec l’impression d’un chaleureux désordre et de beaucoup de dignité et d’humanité chez toutes ces personnes...

Rapide passage à l’auberge, le temps de prendre nos bagages et nous sautons dans un bus qui nous dépose peu de temps après devant le checkpoint de Bethléem que nous devons passer à pied : c’est de l’autre côté que nous attendent les jeunes du camp de réfugiés de Aïda où nous allons vivre pendant les 10 jours à venir.

Moment extrêmement pénible pour le groupe, sans aucun doute le plus pénible de tout le voyage. Nous sortons nos sacs et valises du bus et nous retrouvons au milieu d’une centaine de Palestiniens qui reviennent du boulot et attendent patiemment l’ouverture des grilles...

Nous ne passons pas vraiment inaperçus. Les filles se sentent un peu gênées dans leurs shorts et T-shirts bras nus. Martine, notre contact belge à l’intérieur du camp, nous avait donné quelques conseils quant à la tenue vestimentaire : pantalons et manches longues, et pas de décolleté pour ne pas choquer les habitants musulmans de Aïda. Mais nous sommes partis si précipitamment de Jérusalem, et arrivés si vite ici ! Aucun de nous ne s’était attendu à passer si brusquement d’un monde à l’autre...

Au bout de quelques minutes, il y a autant de Palestiniens derrière nous que devant. Quelques plaisanteries (six jeunes et jolies femmes dans notre groupe...) dont nous ne comprenons pas le premier mot, et des regards interrogateurs (mais que peuvent bien venir faire des touristes dans leur galère ? ). Mais c’est surtout la fatigue des corps et des visages qui frappe. Nous nous faisons discrets, sourions poliment et attendons aussi que les grilles s’ouvrent...

Et d’un coup, c’est la ruée ! Les Palestiniens se précipitent, se bousculent et nous bousculent. Mais au bout du premier zig-zag, un soldat israélien armé hurle et remet de l’ordre. Les gens s’organisent en 2 files qui avancent lentement, au fur et à mesure que chacun de ces hommes passe au scanner du contrôle, documents, poches, sacs, puis les tourniquets dont on a l’impression qu’ils vont nous recracher coupés en tranches. La file indienne remonte ensuite vers une sorte de parking intermédiaire avant de passer par un second poste de contrôle, d’autres tourniquets et finalement d’enfiler un couloir à ciel ouvert qui ressemble trait pour trait à ceux dans lesquels on amène les fauves sur la piste d’un cirque.

Il y a apparemment une entrée réservée aux touristes, mais pour nous, il est hors de question de valoir davantage que ces Palestiniens : nous attendons notre tour, subissons contrôles et questions (moins brutales qu’à l’aéroport, cependant), puis les tourniquets qui se bloquent (pas prévus pour un homme avec une guitare !) et la cage aux fauves, ou, comme le dit Bénédicte, le couloir de la mort.

Devant nous, une femme et deux petits enfants qui, effrayés par les bousculades, les cris et les bruits métalliques, se mettent à pleurer.

Checkpoint 1
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Checkpoint 2
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Pas un geste des soldat(e)s pour aider la jeune mère, mais des ordres gueulés : allez, avancez !... Nous sommes poussés dans le dos, tout va trop vite : à quelques heures d’ici, nous étions à l’ombre des oliviers devant la mosquée Al-Aqsa et nous voici en prison, parqués comme des animaux que l’on mène à l’abattoir... Mais nous ne nous plaindrons pas : ces hommes, femmes et enfants doivent subir cela tous les jours de leur vie, chaque fois qu’ils ont affaire au dehors de Bethléem...

Au bout du tunnel de fer (d’enfer), un autre type de cohue nous avale : les appels des marchands palestiniens ambulants se mêlent au concert des klaxons des véhicules venus cueillir ceux qui reviennent de "l’Autre Côté", le côté d’Israël-la-Libre. Mais le contraste nous fait du bien : nous laissons derrière nous l’arrogante froideur des soldats et de leur système déshumanisant, et plongeons dans un festival de couleurs et d’odeurs... Dieu merci, Martine est au rendez-vous et nous guide vers des taxis qui nous conduisent au camp de réfugiés de Aïda où nous attendent les jeunes du Centre Culturel Al-Rowwad.

Sur place, c’est Salaam qui nous accueille. C’est avec elle que nous avons échangé des mails et préparé notre séjour au camp. Grâce aux photos qu’elle nous a envoyées, nous reconnaissons quelques-uns des visages qui l’entourent : il y a Mazen, Ribal, Mustapha, Jamal, Ahmed... Ce sont eux qui nous accompagneront durant les 10 jours à venir. Nos anglais se valent, on se comprend, c’est le principal : le contact passe très vite et très bien, et après une brève discussion entre eux, ils nous apprennent que, contrairement à ce qui nous avait été annoncé, nous ne serons pas répartis dans des familles du camp, mais logerons tous ensemble dans la Guest House. Super ! (Martine nous confiera par la suite que nos bonnes bouilles et notre air raisonnable ont fait bonne impression : ils ont eu trop d’ennuis avec un certain nombre de bénévoles qui ne respectaient pas grand chose, dont les lieux mis à leur disposition...).

La joyeuse bande nous conduit jusqu’à "notre maison"... qui aurait bien besoin d’un bon coup de balai ! Après mûre réflexion, les moins de 30 ans décident de dormir dans une seule chambre : déménagement des matelas, inspection des deux petites salles de bain, petit coup de serpillière..

Et voici nos amis de retour avec 11 énormes pizzas ! Nous les invitons à manger avec nous, ils refusent, nous insistons, ils refusent encore, nous insistons vraiment, ils finissent par accepter... Plus tard, Martine nous expliquera que cela fait partie des coutumes palestiniennes...

Et puis, Mazen, Jamal et Mustapha nous régalent d’un concert de rap de leur composition : nous sommes tout simplement ébahis par leur talent !

Courte balade tous ensemble dans le camp et jusqu’aux abords de la ville de Bethléem cernée par le mur de séparation. C’est l’occasion de nous rendre compte combien nos amis sont aux petits soins pour nous : de vrais bodyguards, soucieux de notre sécurité et de notre bien-être. Nous les taquinons un peu à ce sujet, mais il s’avère que, non seulement ils mettent un point d’honneur à ce que tout se passe bien pour nous, mais aussi, que ces précautions ne sont pas inutiles : personne ne nous connaît encore et tous les gens de Aïda ne sont pas forcément ravis de nous voir parmi eux.

Soirée lecture, jeu d’échec et dodo, grooooooooos dodo après cette longue journée, riche en émotions de toutes sortes...

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