Lundi 11 avril 2011 : Aïda, Bethléem et Al-Arroub

dimanche 6 novembre 2011
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Départ ce lundi matin en taxi collectif vers le camp de Aïda (Bethléem), où nous attendent Martine et Sandra pour une activité à la fois culinaire et conviviale avec des femmes du camp. C’est à Aïda que Tanguy et Anne-Claire étaient restés avec le premier groupe Taayoush pendant dix jours en avril 2009...

(détail carte)

Nous traversons la ville de Bethléem en direction de sa banlieue nord, passons à côté d’un hôtel prestigieux qui se trouve en fait à peine à quelques mètres d’une des entrées du camp de réfugiés. Voisinage choquant...

Le taxi nous dépose devant un muret peint en blanc sur lequel une inscription de couleur se détache : Ahlan wa sahlan fi Aïda / Welcome to Aïda - 1948.

Le dessin du drapeau de la Palestine a été prolongé par un triangle rouge formant ainsi une joyeuse flèche qui nous indique la route à suivre.

C’est joli et en même temps un peu dérangeant. En effet, ces couleurs embellissent quelque chose de fondamentalement affreux. Sans doute remontent-elles un peu le moral des habitants du camp ? A moins que ce ne soit pour rassurer les visiteurs potentiels : venez, vous ne risquez rien en venant nous voir. Nous sommes comme vous, malgré les circonstances...

Nous entrons dans le camp à la suite de Tanguy et Anne-Claire, deux "Taayoushiens 2009" qui ont l’air pas mal émus. Nous longeons des murets sur lesquels des peintures naïves représentent des enfants en train de jouer. Tout à côté, un texte en anglais et en arabe : "Article 31, les enfants ont droit au repos, aux loisirs, au jeu et doivent avoir accès à des activités récréatives, culturelles et artistiques". Plus loin, une femme magnifique se dresse, habillée de noir et maintenant d’une main une cruche en équilibre sur la tête. Son voile se déploie autour d’elle et devient peu à peu le vert paysage de la Palestine. A ses pieds, des enfants et l’incontournable personnage de Naji Al-Ali, Handala, mains croisées dans le dos. [1]

Nous passons à côté d’un mur dont les blocs de parpaings suivent le tronc tordu d’un olivier qui déborde sur le trottoir. On dirait qu’il voudrait s’arracher de là. C’est presqu’une métaphore pour les habitants de ce camp, enfermés, contenus dans un carcan qui ne peut que sauter un jour sous la force vitale qu’il retient...

"Regardez !" : un portique en forme de trou de serrure enjambe la rue. Les réfugiés de Aïda l’ont surmonté d’une énorme clé, symbole de leur espoir de pouvoir un jour retrouver leurs maisons qu’ils ont dû abandonner devant les troupes de soldats en ’48 ou ’67. "Si nous avons le temps", annonce Tanguy, "nous irons voir la fresque que les habitants ont réalisée à l’intérieur du camp. Elle est très belle, vous verrez. C’est un mélange de peintures et de mosaïque de bouts de carrelage qui raconte leur tragédie, celle de tous les réfugiés de Palestine".

Et soudain, brutalement devant nous, le mur construit par Israël. Dans son prolongement vers l’est (par où nous sommes entrés) se trouve le Tombeau de Rachel où, nous explique Tanguy, repose selon la tradition la matriarche biblique Rachel. C’est le troisième lieu saint du judaïsme, également considéré comme un lieu saint par les musulmans.

Entouré par un mur en béton, il constitue une enclave sous contrôle de l’armée israélienne dans la ville autonome palestinienne de Bethléem. [2]

Nous contemplons ce mur et nous souvenons de ce que nous en avons entendu dire lors de nos rencontres de préparation au voyage avec Marianne Blume et Michel Staszewski : présenté comme une barrière de sécurité (contre les terroristes palestiniens), il agit dans les faits bien davantage comme une barrière de séparation, non seulement entre les Palestiniens et les Israéliens (les premiers, une fois devenus invisibles aux yeux des seconds, ne sont plus guère que des fantômes sur le dos desquels on peut faire peser tout le poids d’angoisses souvent peu justifiées), mais aussi entre Palestiniens. Les différentes communautés sont coupées les unes des autres. Diviser pour régner, tactique bien connue.

Nous contemplons en silence la succession de pans de béton de huit mètres de haut, parfaitement emboîtés les uns dans les autres. En haut de chacun d’eux, un trou rond. Ce n’est pas une coquetterie architecturale, mais l’endroit où faire passer la barre ou la chaîne de la grue pour les déplacer et les placer facilement et rapidement. Le mur de l’apartheid. Horizon barré...

C’est la première fois que nous prenons vraiment la mesure de ce qu’il implique pour les habitants du camp. Près du checkpoint de Qalandia, où nous avons attendu Marwan à Jérusalem, nous n’avons pas réalisé du tout ce que c’était de se trouver "derrière", enfermés derrière, coupés du reste du monde. Aujourd’hui, nous sommes du côté des "cernés".

Le mur est immense. Il nous bloque la vue et la respiration. Les dessins en couleurs, souvent humoristiques, réalisés par tous ceux que ce serpent sans âme a indignés, n’enlèvent rien à son caractère odieux. A notre gauche, l’école des filles ; à notre droite, des fils barbelés et une tourelle de surveillance. Et le fameux container-poubelle avec le grand UN bleu des Nations Unies, vu sur les photos des Taayoushiens de 2009. Nous secouons la tête, incrédules et écœurés... Nous tournons le dos et entrons dans les ruelles du camp, trop étroites pour que des voitures puissent y passer. La plupart ont perdu leur revêtement de macadam (le camp a plus de 50 ans !) et les nids de poules s’y succèdent...

Tout en marchant, Sandra nous donne quelques informations sur le camp de Aïda : y vivent environ 5000 réfugiés, pour la plupart anciens fermiers des environs de Bethléem, chassés de leurs terres en 1948 et/ou 1967. Leurs conditions de vie sont les mêmes que dans tous les camps : chômage, pauvreté, perpétuel combat pour disposer d’assez d’eau pendant les mois d’été (d’où ces citernes en fer et en plastique sur les toits, lesquelles sont malheureusement une des cibles préférées des soldats en mal d’action...), les immondices recouverts de chaux, le système d’égouts à peine fonctionnel, aucun endroit où les enfants puissent jouer... Et la débrouille tout le temps, des plaques de tôles sur les toits, en guise de panneaux photovoltaïques pour chauffer un peu l’eau des bains, par ex...

Les gens d’ici ne dorment quasi pas la nuit, tant ils s’attendent à ce que les soldats débarquent chez eux, procèdent à des "arrestations administratives" (pour lesquelles aucun motif n’est nécessaire), y compris celles d’enfants. Nombreux sont ceux qui ont déjà été emprisonnés en Israël...

"Venez voir !"... Anne-Claire qui marchait un peu devant nous nous fait signe de nous rapprocher. "Regardez, c’est le soleil que nous avons dessiné le jour de départ, en cadeau, pour remercier tous ceux avec qui nous avons vécu pendant 10 jours en 2009. Regardez ! Tous nos prénoms y sont !" Le temps a passé, la pluie et le vent ont délavé le dessin mais le grand soleil souriant et tous les noms qui lui servent de rayons sont encore bien lisibles : Mazen, Jamal, Laetitia, Marine, Marwa, Samira, Sophie, Ribal, Sandra, Myriam, Mohamed, Mahmoud, Tanguy, Théodore, Youssef, Bénédicte, Mourad, Guirec, Tareq, Oussama, Louise, Anne-Claire, Diane...

Anne-Claire nous raconte avec émotion comment ils avaient fait une dernière balade tous ensemble dans le camp et comment, l’air de rien, les petits Belges avaient emmené leurs jeunes amis palestiniens du côté de ce mur en vieux crépis sur lequel ils s’étaient abîmé les mains (faute de pinceaux !). Elle nous dit les visages des jeunes Palestiniens, surpris et émus, puis fous de joie, et fiers, si fiers de déchiffrer leur nom au milieu des autres. Contents aussi, qu’ils n’aient pas été peindre sur le mur construit par Israël. Ils n’apprécient pas trop que les internationaux y aient mis de la couleur : il ne faut surtout pas ce mur perde de sa laideur, de son agressivité.

Nous continuons notre chemin. Les habitations du camp de Aïda sont de petites constructions en parpaings sans joie. Certaines sont passablement délabrées, mais quoi ? Investir dans un abri qui ne devait être que temporaire ? Cela fait maintenant plus de 60 ans que ces gens sont loin de leur "chez eux", lequel est désormais soit habité par des Israéliens, soit réduit à des ruines, comme c’est le cas à Sattaf et Lifta. Pas un jardin ni un parc où les enfants puissent s’ébattre. La rue, c’est tout. L’ensemble est gris et respire effectivement la pauvreté. Et encore ! Aujourd’hui, il y a du soleil. En hiver, ce doit être vraiment sinistre. Tanguy et Anne-Claire passent avec une certaine émotion devant des lieux qu’ils reconnaissent au fur et à mesure. Rien n’a changé depuis que nous en sommes partis, nous disent-ils, ou si peu. Une vie arrêtée, comme en suspens, en attente de pouvoir être vécue. "Là-bas, plus bas, c’est la guest-house, où nous avons logé pendant dix jours"... Quelques pas encore, et nous arrivons à notre destination : la maison d’Islam, où nous allons prendre notre première leçon de cuisine palestinienne.

Atelier cuisine à Aïda


«  Nour ("lumière"), nous explique Sandra, est un projet qui vise à soutenir et renforcer les capacités [3] des femmes du camp de Aïda qui ont une personne handicapée à charge. En effet, en plus d’avoir à affronter une situation qui les stigmatise socialement, ces femmes font face à de réelles difficultés au plan financier qui les empêchent d’offrir des soins adéquats à leurs enfants. Ce projet local indépendant a été créé par et pour les femmes du camp de réfugiés de Aïda, pour les aider à trouver des solutions aux problèmes de la vie courante. Il reçoit l’apport de bénévoles internationaux, comme Martine et moi. Sa devise est empruntée à Mère Térésa : “Do not wait for leaders ; do it alone, person to person.” (N’attendez pas qu’on vous dise que faire : faites-le seul, de personne à personne). »

Parmi les activités proposées via le projet Nour, les femmes de Aïda ont, avec la complicité de Martine et Sandra, lancé un atelier-cuisine ouvert à toute personne intéressée d’apprendre à cuisiner des plats palestiniens typiques… et à les déguster ensuite ! « Cet atelier permet aux femmes du camp de gagner un peu d’argent tout en trouvant à s’occuper et à entrer en contact avec des visiteurs étrangers. », nous décrit Martine. « Cette activité a un certain succès auprès des internationaux (touristes ou bénévoles). Ce mois-ci, par exemple, elles on fait un atelier-pâtisserie avec des Italiens. Les cours ont lieu deux samedis par mois, mais Sandra s’est débrouillée pour que nous en ayons un ce lundi ! »


Nous sommes accueillis par une jeune femme d’une trentaine d’années, voilée comme il se doit. C’est Islam, visage doux et bon sourire. Elle nous invite à entrer et, de la ruelle poussiéreuse, nous passons par une porte en fer dans une petite cour intérieure. Au fond, un escalier mène à l’étage supérieur où, nous explique Sandra, se trouvent son salon et les chambres des enfants. A main gauche, une porte s’ouvre sur un petit hall. A droite, la salle à manger - des tapis, deux vieux canapés et des coussins tout le long des murs. Droit devant, la cuisine. Rien de bien luxueux non plus : une table, quelques chaises, un four qui nous semble être une antiquité, un frigo et quelques armoires où sont rangés plats, couverts et autres ustensiles de cuisine disparates.

En attendant que les autres femmes qui participent à l’atelier arrivent, Martine et Sandra nous proposent de sortir les chaises et de nous asseoir un moment dans la petite cour pour qu’elles nous disent quelques mots sur la vie des gens du camp de Aida. Nous sommes d’accord, nous avons plein de questions : pourquoi ces gens sont-ils réfugiés ? D’où viennent-ils ? Pourquoi sont-ils encore là, 63 ans après la Nakba ?... Sandra essaie de nous donner une idée des difficultés auxquelles les réfugiés palestiniens doivent faire face au quotidien, à cause de l’occupation. Elle nous parle en particulier des problèmes que les femmes rencontrent, de la vie qu’elles ont… [4] Laurie fait remarquer qu’on ne peut quand même pas laisser tous les réfugiés palestiniens du monde revenir en Palestine, que ce n’est quand même pas aux Juifs israéliens d’assumer ça. Nous ravalons notre salive, abasourdis par une telle réflexion. Mais Sandra répond avec la douceur qui lui est coutumière : « Dis-moi : qui a créé cette situation ?... » Natalia embraie : mais pourquoi tous ces gens n’iraient pas autre part, au Pôle Nord, par exemple, il y a de la place là, non ?.. Nous nous entre-regardons : jouent-elles les avocats du diable ? Nous ne pouvons imaginer un instant qu’elles parlent sérieusement...

Sandra nous confie maintenant que la maison où nous nous trouvons a son histoire douloureuse. Certains membres de la famille d’Islam et de son mari Ahmad ont fait de la résistance aux forces d’occupation israéliennes. Ils ont été dénoncés. Par des voisins sans doute, mais comment savoir ? Le fait est que les soldats ont débarqué un soir dans la maison, faisant feu sur tout ce qui bougeait. Le frère d’Islam a été tué sur le coup, quasi à bout portant. Sa belle sœur est morte quelques mois plus tard : elle était venue rendre visite a sa mère. Les soldats ont envahi le camp en tirant sur tout ce qui bougeait et une balle l’a touchée. Tuée dans le salon pendant qu’elle prenait le thé avec sa mere. La maison a reçu d’autres visites par après, dont une au cours de laquelle les soldats ont hurlé aux habitants de sortir et de se regrouper dans la rue, les menaçant d’y mettre le feu s’ils n’obéissaient pas assez rapidement.

Islam a alors tenté d’expliquer à l’un des soldats que son fils Mohammed était là-haut, dans sa chambre. Un enfant handicapé qui ne pouvait ni marcher, ni donc obéir à l’ordre donné. Elle l’a supplié qu’il lui permette d’aller le chercher... Le soldat a préféré y aller lui-même. Il est monté à l’étage où il a trouvé l’enfant terrifié par les cris et les bruits, l’a fait passer par la fenêtre et l’a laissé tomber, comme un vulgaire tas de chiffons... Nous sommes bouche bée devant ce comportement incroyable. Natalia et Laurie pouffent - l’image est drôle, non ? Non. Elles se reprennent devant les regards qu’on leur lance. Leur réaction est sans doute à mettre sur le compte de leur nervosité...

Martine nous explique qu’il y a beaucoup d’enfants de réfugiés qui ont un handicap moteur et/ou cérébral. Il y a plusieurs explications à cela : l’une est le stress permanent dans lequel les réfugiés doivent vivre, une autre est le fait que les femmes sur le point d’accoucher sont parfois retenues des heures aux checkpoints avant de pouvoir se rendre à l’hôpital. Il y a déjà eu plusieurs naissances sur place... Martine nous donne l’exemple d’une des femmes dont elle s’occupe. Cette jeune maman avait des contractions depuis deux jours, mais ne parvenait pas à laisser venir le bébé, tellement elle avait eu peur des soldats du checkpoint. Le bébé en a sérieusement souffert...

Retrouvailles

Voilà, toutes les femmes avec qui le cours de cuisine va avoir lieu sont là. Tanguy et Anne-Claire laissent les jeunes à leurs bons soins. Ils vont profiter de l’aubaine pour aller saluer leurs amis d’Al-Rowwad, ceux avec qui ils ont vécu tant de moments forts en 2009. Surprise ! A peine sortent-ils de la maison d’Islam qu’ils rencontrent Mazen. Ce cher Mazen !... Que de bons souvenirs !

Que d’émotions, rires, chants et repas partagés avec lui et ses deux acolytes des “Freedom Sons” ! Que deviennent-ils ? Chantent-ils encore toujours ensemble ?... Mazen est ému, à la fois content et, comme Ribal l’avant-veille, un peu distant. Non, ils ne chantent plus ensemble. En fait, lui a arrêté ses études et travaille désormais dans la police. Anne-Claire le chambre un peu : dans la police, vraiment !?... Mazen fait une petite moue, il faut bien manger. Il n’y a pas grand chose à faire en Palestine et les jeunes ont peu de choix, une fois leurs études terminées.

Anne-Claire retrouve très vite les gestes de connivence et d’affection d’il y a deux ans, le petit surnom aussi, habibi, ("mon chéri, mon aimé") que le groupe Taayoush avait donné à Mazen. Mais il n’est plus l’adolescent d’alors. Son visage est plus carré, ses yeux moins brillants, son sourire plus retenu, ses gestes plus fatigués. Il n’a pourtant rien oublié, surtout pas Sophie dont il était un petit peu beaucoup tombé amoureux. Tanguy lui donne un exemplaire du livre que le groupe Taayoush a écrit après le voyage 2009. Anne-Claire l’ouvre sur les photos : regarde ! C’est vous, les Freedom Sons !, et sur les endroits où son nom apparaît en gras dans le texte. Le livre est rédigé en français, mais, dit-elle, il y a désormais une traduction en anglais sur le site. Tanguy lui dit que cet exemplaire est pour lui. Mazen l’accepte, promet d’aller voir sur le site. Il est à la fois fier et intimidé, un peu incrédule aussi : cette rencontre est vraiment devenue un livre ? En général, les gens qui viennent à Aïda disparaissent complètement de leur vie une fois leur stage ou leur séjour dans le camp terminé.

Anne-Claire le presse : a-t-il des nouvelles des autres ? Non, pas vraiment. Il ne sait plus grand chose de Moustafa ni de Jamal, les deux autres Freedom Sons. Ca rend Tanguy et Anne-Claire tout tristes. Ils avaient une telle énergie à trois, une telle force aussi, contre la grisaille, l’enfermement, la violence de cette vie sous occupation. Youssef, lui, est parti jouer au basket à l’étranger (son rêve s’est donc réalisé, quelle bonne nouvelle !). Concernant les animateurs du centre Al-Rowwad, il ne leur dit rien que Martine, Sandra, Tareq et Ribal ne leur aient déjà appris : beaucoup de ceux que le groupe Taayoush avait rencontrés en 2009 ne travaillent plus à Al-Rowwad. Oussama, Tareq, Samira, Maroua sont parties, ainsi que Salam qui est maintenant fiancée et devrait se marier bientôt.

Martine nous confiera plus tard que les Palestiniens fonctionnent encore très fort en familles et en clans, et qu’Al-Rowwad est devenu peu à peu le fief du clan du directeur Abdelfattah Abou-Srour. Beaucoup d’habitants du camp appartiennent à ce clan et, par conséquent, leurs enfants sont désormais majoritaires aux différents ateliers et activités organisés… Parfois aussi, la rivalité entre clans fait que certains enfants ne veulent pas fréquenter Al Rowwad. Quel dommage ! D’autant que le discours d’Abdelfattah [5] laissait croire à une véritable chance pour tous les enfants du camp. Népotisme, népotisme... Mais pourquoi exiger que les Palestiniens soient de meilleurs humains que tous les autres ?... Moue dépitée de Tanguy et Anne-Claire. N’empêche, c’est un peu moche. Ils embrassent chaleureusement leur Mazen habibi. Ils ont prévu d’aller jusqu’au centre, ils vont y aller malgré tout, ne serait-ce que pour remettre un exemplaire de leur livre à Abdelfattah.

Le bâtiment d’Al-Rowwad a changé : l’étage encore en construction au moment où les Taayoushiens interviewaient les jeunes du camp durant le séjour d’avril 2009 est terminé. Merci sans aucun doute à l’association française des Amis d’Al-Rowwad ! Abdelfattah est dans son bureau, occupé avec deux personnes. Lorsqu’il a terminé, Tanguy et Anne-Claire se lèvent pour aller le saluer. Il leur semble qu’il les prend un petit peu de haut, "condescend’ à prendre le livre qu’ils lui offre ne serait-ce que pour lui montrer que , pour eux, tout ne s’est pas arrêté lorsqu’ils ont quitté la Palestine. Mais, c’est évident qu’il ne l’ouvrira pas... Là aussi, étrange sensation que Tanguy traduit après-coup en ces mots : "Peut-être qu’on se trompe. Pour nous, ça a été un moment très particulier, très fort, mais peut-être que pour eux ce n’est pas le cas. Ils sont peut-être blasés dans ce camp, à force d’avoir des visiteurs ? Si c’est ça, c’est tant mieux que nous soyons cette année à Al-Arroub..." Anne-Claire a une autre théorie : peut-être que, comme chez beaucoup de gens, le "succès", en l’occurrence celui du centre culturel Al-Rowwad, est un peu monté à la tête de son directeur ? " Souviens-toi de la première fois où nous l’avons rencontré, dit-elle. C’était à Bruxelles, et il avait récité par cœur la "tirade des non merci" du Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand. Ca avait épaté tout le monde, bien sûr, mais en même temps, ça en disait long sur le personnage : il croit sans doute effectivement qu’il a tout fait tout seul et ne doit rien à personne. Mais pourquoi lui en vouloir ? Les hommes ne sont que des hommes..."

Nos deux "pèlerins" s’en retournent un peu déconfits vers la maison d’Islam. Ils saluent le vendeur de fruits et légumes, essaient de lui rappeler le groupe 2009. Il est désolé, mais ça ne lui dit rien… Tiens, "Falafelman" a changé de boutique... Pas envie de descendre jusqu’à la Guest House : le temps a coulé sous les ponts et ils pressentent que, sans les rires et les chants des jeunes d’Al-Rowwad, le lieu doit être sinistre. Heureusement, il reste Sandra, Martine et Tareq pour leur faire croire que les personnes ne sont pas aussi interchangeables, et que tout ce qui a été vécu et partagé en 2009 n’a pas fondu dans l’oubli…

Naissance d’un projet

Dans la cuisine d’Islam, ça a bien travaillé : les femmes du camp ont expliqué aux jeunes ce que nous allions manger aujourd’hui - le maqloubeh. En effet, dit Caroline, "manger" est plus approprié que "cuisiner", car elles ont fini la confection du plat principal avant notre arrivée. N’avaient-elles pas confiance en leurs visiteurs belges ? Non, juste parce que nous aurions manqué de temps. Elles leur ont laissé la préparation de la salade...

Les plus motivé(e)s d’entre nous se retroussent les manches. Tout en hachant, coupant, pliant, fourrant, mélangeant les différents ingrédients, nous écoutons Sandra qui nous dit deux mots sur la configuration des lieux. La petite pièce à gauche de la cuisine, là où nous avons déposé sacs, foulards, manteaux, est en fait aujourd’hui la chambre de Mohammed, le fils d’Islam. Il doit passer de nombreuses visites médicales. Depuis peu, il a une chaise roulante, don de l’hôpital Hadassa, à Jérusalem. Nous sourions à Islam, qui nous sourit en retour, avec une vraie chaleur et beaucoup de bienveillance. Elle nous fait du bien. On est quand même fort intimidés… Elle et les autres femmes portent toutes des foulards magnifiques. On le leur fait comprendre comme on peut… Sandra et Martine sont plus à l’aise et papotent en arabe avec une facilité qui nous fait envie. Caroline aussi, évidemment : elle retrouve la langue de sa petite enfance et a l’air d’aimer ça.

Sandra répète que les bénéfices des projets menés par Nour sont les “salaires” des femmes qui y participent. « Il ne faut pas oublier, nous dit-elle, que dans une societé majoritairement musulmane les femmes trouvent très difficilement du travail. Dans le cas d’Islam, c’est un moyen d’arriver à payer les soins que réclame l’état de son fils. Pour les autres, c’est vraiment une grande partie de leurs revenus sinon le seul. »

Les suites du projet "Noor"

Pour nous faire comprendre le genre de difficultés rencontrées par les mères de famille palestiniennes, Martine nous raconte une petite anecdote. Les femmes du camp ne pouvaient se permettre d’acheter des langes en papier pour leurs bébés, lesquels sont vendus 60 shekels le paquet. Elle et Sandra ont fait des recherches et ont fini par trouver un fabricant qui les faisaient pour 20 shekels : pour ces femmes, c’est une somme énorme en moins à dépenser. On grimace : pouvoir s’offrit le stricte nécessaire...

Margot, en grande professionnelle de la cuisine qu’elle est, s’est entaillé un doigt. Marie-Gaëlle prend le relais à la découpe des tomates et poivrons, pendant que Caroline se charge du persil et des carottes… Les femmes nous sourient et, avec des gestes doux, nous montrent comment manier les instruments "à la palestinienne"… Elles sont tellement gentilles, attentives à nous apprendre, à nous donner quelque chose d’elles. Ca nous touche vraiment beaucoup.

Les ingrédients sont prêts : mauve, rouge, vert, orange, jaune, blanc et crème, une belle palette de couleurs, de parfums (ah ! des tomates qui sentent la tomate !) et de goûts (ah ! des concombres qui ne goûtent pas l’eau, mais ont une vraie saveur !). On peut commencer à confectionner les plats. Paul arrose copieusement le mezze de jus de citron tandis que nos mammas-cheffes coqs nous expliquent comment nous y prendre pour fabriquer leur fameux "plat renversé". Martine, Sandra et Caroline traduisent quand c’est nécessaire.

Sébastien prend des photos, flash, flash, un moyen comme un autre de ne pas mettre la main à la pâte :-). Ensuite, préparation du dessert. Islam nous fait découvrir une des douceurs locales : les qatayef, sortes de petites crêpes que Natalia, Laurie et Paul remplissent d’un mélange d’épices et de noix ou de yaourt. Elles seront cuites à l’huile avant d’être trempées délicatement dans du sirop. Bref, un dessert de fête. Mmmmh !... Que tout cela promet !...

Il n’y a plus qu’à passer "à table". Nous allons dans la salle à manger, nous installons sur les matelas et coussins posés à même le sol, en laissant nos chaussures derrière nous. Les différents plats sont posés au centre du tapis, ainsi qu’un panier de galette de pain. Au menu, mezze de tomates persillées et yaourt maison en accompagnement, taboulé et maqloubeh, plat typiquement proche-oriental constitué de poulet, riz, carottes poivrons, aubergines et épices, cuit "à l’envers" (aubergines en dessous, riz au-dessus, le tout étant retourné au moment de servir). Autant vous dire que nous nous ré-ga-lons !

Malgré notre insistance, nos hôtesses palestiniennes n’ont pas voulu s’asseoir et manger avec nous. Mais maintenant, elles nous ont rejoints, et sont prêtes à répondre à nos questions si nous en avons. Leurs enfants sont là aussi, des gamins intimidés, des fillettes délurées et intelligentes : l’une d’elles, apprenant qu’Anne-Claire était professeur d’anglais, lui apporte un cahier de jeux de vocabulaire anglais et lui montre tout ce qu’elle sait faire. C’est étonnant ! Cela donne quelques complexes à Laurie qui a décrété, une fois pour toutes, qu’elle ne connaissait pas l’anglais. (Enfin, ça dépend avec qui : avec les jeunes d’Al-Arroub, il nous semble qu’elle arrive à se débrouiller). Tous les enfants ne sont pas là cependant : il manque Mohammed. C’est petit à petit, et poussée par nos deux amies bénévoles, que sa maman nous en parle, tout sobrement, sans se plaindre, sans rien demander.


Mohammed est le deuxième enfant d’Islam qui en a six : 4 filles et 2 garçons de 13 à 2 ans, tous plus en forme les uns que les autres, sauf Mohammed. Il est né en janvier 2000 et est atteint d’une paralysie cérébrale sévère due à un manque d’oxygène à la naissance. Il ne peut ni marcher ni parler et est incontinent. Il est sujet à des crises d’épilepsie de plus en plus fréquentes au point qu’il ne dort presque plus la nuit. L’enfant fréquente une institution spécialisée (« Jemima ») 5 jours par semaine ; le reste du temps, c’est Islam et son mari Ahmed qui s’occupent de lui.

Sandra traduit ce qu’Islam répond aux questions que nous lui posons et ajoute discrètement quelques informations supplémentaires : « Tout cela ne serait rien si cela se passait dans un contexte “normal”. Mais Islam vit dans un camp de réfugiés, dans un pays occupé par une puissance étrangère, avec toutes les conséquences qui en découlent pour ses habitants. Ainsi, Ahmed, le papa de Mohammed, a passé plusieurs années en prison en Israël. Sa famille, comme je vous le disais tantôt, compte en effet quelques “terroristes” dans ses rangs - mot utilisé par Israël pour parler des résistants à l’occupation - et ses membres font l’objet de vexations constantes. En prison, Ahmed a été torturé, notamment violemment frappé sur la tête. Ca a laissé des traces : il a depuis des difficultés à se concentrer et des maux de tête incessants. Avant son emprisonnement, Ahmed était électricien. Les sévices endurés en prison ont, entre autres choses, eu pour conséquence de lui faire oublier une grande partie de ses connaissances. Il n’est donc plus à même de faire son travail d’électricien et travaille dorénavant comme homme à tout faire dans la construction. Comme la plupart des travailleurs non qualifiés, il n’est pas sous contrat et ne travaille que s’il a la chance de trouver un employeur, ce qui signifie que, s’il a du boulot, c’est en général pour un jour, parfois deux. Le reste du temps, il n’a aucun revenu. »

« Une fois encore, tout cela ne serait sans doute pas ingérable si le handicap de Mohammed ne nécessitait pas un encadrement particulier. Mohammed coûte cher : l’institut spécialisé qu’il fréquente pendant la semaine est une école privée ; ceci est rendu possible grâce au soutien financier d’un groupe belge (!). Mais il faut aussi pouvoir lui assurer un transport journalier vers l’école ainsi que pour les nombreuses visites médicales. Il faut de l’argent aussi pour payer les médicaments que Mohammed doit prendre, pour acheter les couches qu’il doit porter de jour comme de nuit… »

Islam nous explique que sa famille habite au premier étage du bâtiment dans lequel nous nous trouvons. Il lui faut donc, chaque jour, porter Mohammed du rez-de-chaussée vers le premier étage et inversement lorsqu’il va à l’école ou à l’hôpital et en revient. Cela commence à poser un réel problème, nous dit Sandra, car l’enfant, âgé aujourd’hui de 11 ans et demi, devient très lourd et Islam n’y arrive déjà presque plus à le porter. « La dernière fois que je l’ai vue faire, c’était vraiment triste. Elle a manqué de laisser tomber le gamin plus d’une fois et est arrivée épuisée en haut des marches ».

Nous commençons à réfléchir et discuter avec Sandra. L’appartement du rez-de-chaussée, là où ont lieu les séances de cuisine, est inoccupé la plupart du temps. Si on pouvait y mettre un escalier jusqu’au premier étage, si Mohammed pouvait vivre et dormir en bas, la vie d’Islam en serait transformée. Elle pourrait déplacer la vie quotidienne au rez et garder l’étage pour les chambres des parents et des filles. Les séances de cuisine pourraient continuer à avoir lieu dans l’appartement du bas... Déjà, dans nos têtes, un projet germe : une fois que nous serons rentrés en Belgique, nous pourrons nous atteler à rassembler une somme d’argent pour financer cet escalier ; Tanguy pourrait donner un concert avec son trio ; on pourrait faire un souper palestinien avec des amis, la famille…

Nous faisons nos adieux à Islam et aux autres femmes avec qui nous avons eu tant de plaisir à cuisiner, rire et parler. Nous ne disons rien de notre projet à Islam. Il faut d’abord le concrétiser, ne pas donner de faux espoirs, lui en faire la surprise. [6]

Petit détour par le centre Al-Rowwad : nous allons y rencontrer Ribal, Issa, Mourad, Mazen et Mohamed, cinq des jeunes avec lesquels le groupe Taayoush a vécu en 2009. On les retrouve dans la salle du bas, et chacun à son tour, ils nous disent qui ils sont, de quoi ils s’occupent au centre (en tout cas les 3 premiers).

Puis, ils nous demandent pourquoi nous avons fait le voyage jusqu’ici. "Nous sommes venus voir comment les Palestiniens vont, parce que nous ne savons plus trop qui croire en Belgique, que ce soit à la télévision ou dans les journaux, ou m^me à l’école, lors de nos cours d’histoire". Ils nous en remercient... Ils sont heureux de revoir Anne-Claire et Tanguy et le disent. Mais c’est le groupe de 2009 qui leur manque, on le voit bien, surtout dans les yeux de Mazen qui reste un peu en retrait...

Toc, toc ! La porte de la salle s’ouvre sur 3 fillettes. Sandra se lève et va les accueillir. Elle désigne la plus grande et s’adresse à Anne-Claire : "tu la reconnais ? C’est Qamar, un des enfants que Sandra a pu aider grâce à son projet Sourire sur l’hygiène dentaire. Elle revit, comme tu vois."
L’enfant ne comprend pas tout de suite ce qui se passe, mais Sandra lui explique en arabe qu’Anne-Claire avait participé à financer son appareil dentaire, et la petite a un sourire timide : merci. Anne-Claire lui caresse la joue : je ne t’avais pas oubliée... L’enfant repart avec ses amies et Sandra nous confie qu’elle a appris que Qamar ne va plus à l’école. Elle s’en inquiète et se demande si cela n’est pas dû à des problèmes dans la famille.

Les jeunes nous proposent maintenant de visiter le centre. Sur tous les murs, il y a des photos magnifiques. Elles ont été prises par les participants à l’atelier "Images for Life". Quel talent à leur âge !... Enfin, Sandra nous emmène sur le toit du bâtiment afin d’avoir une vue d’ensemble du camp. Nous en profitons pour faire plus ample connaissance avec elle.

Retrouvailles (bis) et printemps arabe à Bethléem

Nous prenons maintenant (à pied) la route de Bethléem où nous avons prévu de passer un peu de temps.

Au grand bonheur de Paul (qui semble attendre depuis le début du voyage de pouvoir aller se recueillir sur les lieux de l’Ecriture Sainte), ceux que cela intéresse ont le temps d’aller visiter l’église de la Nativité ainsi que le bâtiment qui la jouxte (construit par les Franciscains du XIXème siècle : très joli petit cloître. [7]

Puis, thé à la menthe en terrasse avec vue sur la tente dressée par les "Indignés" de Palestine. Anne-Claire et Marie-Gaëlle commencent à faire la causette en français avec un vieux monsieur distingué qui tient une boutique de cartes anciennes juste à côté. Elles le font s’asseoir à notre table. Il s’appelle Anton et nous dit qu’il cuisine des repas typiques et loue des chambres aux touristes chez lui - il habite june très vieille maison dans la Star Street. Nous y sommes les bienvenus, et nos parents et nos amis aussi qui, quand ils viendront à Bethléem, n’auront qu’à dire que c’est nous qui les envoyons. Malgré les signes de Tanguy (grand gardien du temps qui s’écoule toujours trop vite), nous le suivons dans sa boutique où il nous montre des cartes très anciennes de la région, qui ressemblent à des cartes de chasse au trésor. Nous resterions des heures à l’écouter, mais Tanguy s’impatiente. Anton nous donne sa carte et son mail, au cas où.

Ensuite direction les souks pour nos achats de cadeaux et souvenirs pour nos familles et amis, et faire tourner un peu le commerce des boutiquiers palestiniens. Anne-Claire y retrouve avec plaisir Alla, le marchand de souvenirs (qui pour les touristes s’est rebaptisé David !) rencontré en 2009. Son commerce tient bon. Il nous propose un autre verre de thé, yalla !, impossible de refuser.

Le groupe se retrouve quasi au complet devant les escaliers de la maison que Sandra avait montrée au groupe Taayoush en 2009. Il n’en restait que les murs extérieurs, tout le reste ayant disparu sous les bombardements de 2002, au moment de la deuxième intifada... Surprise ! Les travaux ont enfin commencé, le fond du puits est nettoyé des gravats et de la végétation qui avait eu le temps de s’étendre ; il y a des échelles, des étançons pour soutenir le peu qu’il reste des trois planchers d’origine. Ca rend Sandra toute joyeuse.

Nous redescendons les escaliers pour nous arrêter brièvement chez le voisin d’en face, un menuisier qui travaille dans un tout petit atelier tout sombre. Paul y achète croix, crèche et chapelet en bois d’olivier. Tant mieux pour l’artisan.

De son côté, en tournant autour de la tente dressée sur l’esplanade devant le Peace Center de Bethléem, Tanguy tombe par hasard sur Jamal, le deuxième des trois Freedom Sons. Quelle chance ! Il a l’air super heureux de revoir Tanguy ! Il n’en croit pas ses yeux ! Tanguy lui demande ce qu’il fait là, sur cette place devant le Peace Center de Bethléem ? Et qui sont les jeunes qui sont avec lui ? Et cette tente, plantée au centre, ces drapeaux palestiniens, ces chants ?...

Petit retour en arrière : Printemps arabe et petites fleurs de révolte en Palestine aussi : naissance de la coalition des jeunes du 15 mars. Des milliers de jeunes Palestiniens ont manifesté en Cisjordanie et dans la Bande de Gaza pour réclamer l’unité nationale, la libération de tous les prisonniers politiques et la formation d’un Conseil national palestinien qui soit basé sur le modèle une personne-une voix pour tous les Palestiniens du monde. [8]

Bethléem, trois semaines plus tard. Un groupe de jeunes poursuivent leur sit-in sur Manger Square, en face de l’église de la Nativité. Parmi eux, Jamal. Depuis le 15 mars, lui et d’autres étudiant·e·s y organisent toute une série d’activités : discours, chants, poésie, théâtre, musique, ... devant la tente qu’ils ont montée à proximité du Peace Center et qu’ils appellent : “La tente de l’Unité” : une tente de la protestation et d’appel aux deux principaux partis palestiniens, le Hamas et le Fatah, pour qu’ils travaillent ensemble plutôt que l’un contre l’autre et mettent un terme à la division entre Gaza et la Cisjordanie. Certains d’entre eux, dont Jamal, y campent la nuit.

« On ne partira pas tant qu’on n’aura pas obtenu satisfaction, dit Jamal à Tanguy. Quand nous avons commencé, mardi 15 mars, nous n’étions que 9, le lendemain on était déjà 30, deux jours plus tard 90, puis 100. On espérait vraiment que de plus en plus de gens viendraient se joindre à nous. On a vu des forces spéciales de l’Autorité palestiniennes arriver, le premier mercredi soir ; ils ont essayé d’enlever la tente, en vain... »

Ces jeunes sont reliés à d’autres groupes de Ramallah et de la bande de Gaza où d’autres sit-in et manifestations se sont également organisées. Il semble que ce mouvement ait eu un impact sur la population palestinienne : beaucoup de gens sont descendus dans les rues en laissant derrière eux leurs drapeaux politiques pour réclamer en chœur que l’Autorité Palestinienne et le Hamas arrivent à une solution, et Mahmoud Abbas a accepté de rencontrer Ismail Haniyeh à Gaza. Mais comme le dit Jamal : « Dire, c’est bien, mais je veux les voir "faire" des choses. »

En discutant avec Jamal, Amy et d’autres, nous avons vraiment l’impression que ces jeunes agissent de manière indépendante et ne sont récupérés par personne.


 [9]

Ils ne sont pas naïfs, savent que les choses ne peuvent changer du jour au lendemain, mais ils veulent être acteurs du changement qu’ils souhaitent voir. C’est une excellente nouvelle qui réjouira tous ceux qui craignaient que les Palestiniens soient fatigués par 60 années de promesses déçues et renoncent à lutter, à travailler à reprendre leur destin en mains…

C’est chouette et impressionnant de voir le parcours de Jamal : du gentil adolescent rêveur et compositeur de textes de rap au jeune homme engagé, mais sans qu’il ait renoncé à ses valeurs de paix et de non-violence… [10]

Soirée à Al-Arroub

Retour au camp. Repos pour certains tandis qu’Anne-Claire, Marie-Gaëlle, Margot et Caroline vont prendre le thé chez Sarah. Tout en l’aidant à préparer le repas du soir (qui sera servi et mangé à même une large casserole plate), papote-papote entre filles. Comme partout sur la planète terre, lorsque des femmes sont ensemble, elles parlent de la vie, de la mort, de l’amour, des enfants, et de vêtements...

Une conversation très intime, à laquelle Tareq ne prend pas directement part. Il écoute et son visage est un livre... Sourire et lumière dans les yeux, lorsqu’il écoute nos commentaires, tandis que Sarah nous apprend comment porter élégamment le voile (elle trouve que la plupart des hommes regardent les femmes comme des simples bouts de viande. Selon elle, le voile donne de la dignité. « Mais », ajoute-t-elle, « pour moi, les filles qui le portent, et portent des vêtement amples mais se maquillent manquent de respect envers le Coran ».) Rides, par contre, sur le front et yeux tristes, lorsque Sarah nous dit qu’elle est stressée. Elle l’est quasi tout le temps, elle s’en fait tellement pour leur petit Watan qui a deux ans et tombe sans cesse malade. Pour elle, cela a à voir avec l’atmosphère de violence qui règne dans le camp, à cause de la présence des soldats. Là, il commence apparemment une otite et est affreusement difficile. Sarah lui fait passer des examens médicaux tout le temps. Il y a un centre de soins gratuits dans le camps, géré par l’UNRWA, mais il ne vaut rien, dit-elle. Elle préfère aller jusqu’à Bethléem, ou Jérusalem. [11]

Sarah adore son fils, cela saute aux yeux. « Mais, » nous confie-t-elle, « parfois, je regrette de l’avoir mis au monde. Qu’est-ce que je peux lui offrir ? Quel avenir y a-t-il pour lui ici ? Et même, quel présent ? Il pleure toutes les nuits, dès qu’il entend les coups de feu... Chaque fois que je pars travailler, je me demande si on rentrera tous sains et saufs le soir. Bien sûr, ce serait chouette pour lui qu’il ait un petit frère ou une petite sœur, mais, ajoute-t-elle, ce serait indigne d’avoir un deuxième enfant, injuste, comme ça l’est déjà pour Watan. »

Nous jetons un coup d’œil à Tareq. Il est assis et écoute sa jeune femme parler, la tête baissée sur un jouet qu’il triture. Il sait tout cela : lui et Sarah en ont parlé souvent. Eux deux, c’est un vrai mariage d’amour, pas un de ces arrangements entre familles, comme c’est couramment le cas en Palestine. Sarah nous raconte comment elle, citadine, rencontra Tareq le "villageois". Il était venu s’inscrire pour suivre des cours d’anglais. Elle était un des professeurs. Ils se sont retrouvés à discuter de choses diverses. Se sont revus quelques mois plus tard. Sont retournés boire un verre ensemble et ont encore beaucoup parlé. L’amour est venu tout doucement, après l’amitié, l’admiration réciproque pour le courage, la franchise, l’engagement dont chacun faisait preuve dans tout ce qu’ils faisaient ou disaient. Aujourd’hui, ils se connaissent bien, se traitent d’égal à égal, avec beaucoup de respect l’un pour l’autre. Un vrai couple moderne, adulte. « Mais, précise Tareq en riant, je n’ai finalement jamais été suivre aucun cours d’anglais !... »

Sarah sort les photos du mariage. Elle nous explique qu’il n’y avait que des femmes à la cérémonie, parce qu’elle portait une robe sans foulard. Elle se souvient que certaines d’entre elles étaient choquées parce qu’elle portait une robe-bustier sans bretelles... Elle semble très heureuse de nous montrer ses photos de famille. Elle est très contente de nous recevoir car, dit-elle, depuis son mariage, elle n’a pas beaucoup l’occasion d’avoir de la visite, ni d’en faire - il est déconseillé de sortir dans le camp la nuit ! Elle nous confie que c’est la première fois qu’elle ôte son hijab aussi longtemps.

En réponse à nos questions, Sarah nous dit que oui, elle aimerait partir d’ici, emmener son fils et son mari, et sa mère et toute sa famille vivre autre part, où il est possible de vivre sans avoir peur tout le temps pour ceux qu’on aime. Mais, en même temps, elle aime trop la Palestine, c’est son pays, un être cher aussi, qu’elle ne veut ni ne peut abandonner. Mais c’est vrai qu’elle se fait du souci pour Tareq aussi. Il est tellement impliqué dans ce qu’il fait, non seulement ses cours à l’école, mais aussi ses animations d’enfants, ses pièces de théâtre avec le centre Al-Rowwad, au travers desquelles les acteurs essaient de révéler à l’étranger ce qui se passe en Palestine. Elle a peur qu’un jour, il ait de graves ennuis. Il a déjà fait de la prison, il pourrait en refaire. Pas besoin d’avoir fait quoi que ce soit de répréhensible. Etre palestinien suffit.

Et elle nous dit quelques mots de son boulot actuel. Avant, elle était professeur d’anglais, mais cela devenait vraiment trop difficile : les enfants dans les écoles peuvent parfois être réellement ingérables. Elle a arrêté d’enseigner lorsque Watan est né. Ensuite, elle a trouvé un travail de traductrice pour MSF, ce qui lui permet d’obtenir un visa de 6 mois pour Jérusalem. Elle profite de l’occasion pour aller y prier avec Watan car, en temps normal, les permis pour Jerusalem ne sont octroyés qu’aux personnes de plus de 55 ans ! Tareq ne peut donc jamais les accompagner. L’organisation pour laquelle elle travaille maintenant vient en aide aux prisonniers palestiniens. Ils sont maltraités dans les prisons israéliennes. C’est un monde horrible, nous dit-elle. Elle est d’autant plus affectée que son frère a été récemment arrêté, sans raison particulière. Elle pleure en parlant de lui, nous montre les dernières photos qu’elle a de lui : un beau jeune homme heureux, en costume. C’était lors d’une fête pour Watan...

« Les prisonniers palestiniens sont oubliés de tout le monde. Les autorités israéliennes usent et abusent de leur pouvoir, les maintiennent en confinement solitaire, pratiquent la punition collective, leur refusent les soins médicaux adéquats ou des opérations chirurgicales urgentes. Ils empêchent les détenus d’étudier, font des inspections humiliantes et lorsque les prisonniers reçoivent enfin la visite de leur famille ou de leur avocat, ils leur attachent les mains et les pieds avec des chaines. Selon des rapport récents de l’Autorité Palestinienne, il y a 6000 Palestiniens détenus dans les prisons d’Israël, dont 219 qui sont en détention administrative sans savoir ce qu’on leur reproche. » Et Sarah nous parle d’un site sur lequel nous pouvons aller lire des informations concernant ce drame.

A force de papoter, le repas est prêt. Nous voulons les laisser entre eux, mais pour Sarah il est hors de question que nous ne partagions pas leur repas. Nous nous asseyons donc autour de la table basse, et munies de petits morceaux de pains en guise de couverts, nous nous efforçons de manger aussi peu que possible pour ne pas les priver. Mais Sarah nous surveille et pousse les meilleurs morceaux de viande et de légumes vers nous : « kouli ! kouli ! » (mange ! mange !) Nous finissons quand même par nous éclipser, expliquant que Tanguy et les autres vont nous assassiner de les avoir laissés si longtemps. Ils doivent d’ailleurs avoir préparé à manger pour nous...

Tareq nous raccompagne jusque chez nous. En chemin, Anne-Claire l’interroge : ce n’est pas un problème pour toi que Sarah devienne de plus en plus religieuse ? Il lève les épaules, laisse échapper un petit soupir. Il ne veut pas la critiquer. Il respecte ses choix, les comprend : elle est tellement malheureuse pour le moment, tellement triste pour son frère dont on ne sait pas pour quoi ni pour combien de temps il est en prison... Il y a des larmes toutes proches dans les yeux de Tareq. Anne-Claire glisse son bras sous le sien, fait mine de vouloir l’interviewer sérieusement : tu peux me raconter une autre histoire en lien avec ton expérience de la prison ? Tareq lui sourit, OK. Il sait que nous voulons revenir en Belgique avec des histoires de "vraies gens", pas des statistiques qui n’émeuvent personne.

Ils s’asseyent sur le perron de la maison et Tareq s’allume une cigarette : « C’est l’histoire d’un ami que je me suis fait lorsque j’étais en prison. Il s’appelle Bashar et vient d’Hébron. Je l’ai rencontré le deuxième jour. Il m’a raconté qu’il vivait dans la vieille cité d’Hébron au beau milieu de colons israéliens. Anne-Claire l’interrompt brièvement : Oui, J’imagine bien. Nous sommes allés à Hebron hier. Tareq hoche de la tête puis continue :«  Il m’a dit que c’était la 10ème fois qu’il était arrêté et mis en prison. Quand je lui ai demandé pourquoi il était là, il m’a répondu ceci : "J’accompagnais ma mère pour faire les courses. Bien sûr, elle portait le voile (hijab : voile couvrant les cheveux et le visage, ne laissant voir que les yeux). Il y avait beaucoup de colons sur notre chemin et ils ont commencé à nous insulter en arabe et en hébreu. Il y avait également des soldats israéliens. Ils entendaient comment les colons s’adressaient à nous mais ils ne bronchaient pas. A un moment, quelques colons ont commencé à nous frapper et à essayer d’arracher son voile à ma mère. Ca m’a mis dans une telle colère… Les soldats, eux, riaient et j’ai essayé de les en empêcher. Mais ils sont devenus furieux, m’ont attrapé et coincé contre un mur. J’ai crié, mais vous voyez ce que ces gens nous font ! Pourquoi est-ce que c’est moi que vous poussez contre le mur ? Ils m’ont dit de la fermer, que les colons ne nous faisaient rien, que c’était moi qui cherchais la bagarre… Et ils m’ont poussé la tête contre le mur, m’ont bandé les yeux et passé les menottes et amené ici.

Je leur ai dit : je raconterai au juge ce qui s’est passé exactement. Ca les a bien fait rire…. Je t’ai dit, c’est la dixième fois qu’ils me mettent en prison. La première fois, j’avais 15 ans. Maintenant, j’en ai 19 et, crois-moi, j’ai une certain expérience des juges israéliens. Les soldats m’ont ri au nez : « Apparemment tu oublies que les juges sont israéliens… » Le juge ne m’a jamais cru. Il m’a traité de menteur. Il a préféré croire les soldats alors qu’il savait très bien que c’étaient eux les menteurs." Tareq poursuit son récit : Après qu’il m’ait raconté cela, j’ai demandé à mon ami ce qu’il comptait faire. Il m’a répondu en souriant : je vais continuer à vivre chez moi, dans la vieille ville. S’ils nous font tout cela, c’est uniquement pour que nous partions. Mais je ne partirai jamais. Même s’ils me remettent en prison encore des millions de fois. »

La porte de la maison s’entrouvre. C’est Tanguy qui vient aux nouvelles. On a rendez-vous chez Nour pour une soirée musicale. Vous venez aussi ? Non merci. Anne-Claire est fatiguée, Elle ira au lit tôt. Elle et Tareq saluent la troupe qui s’en va. Accompagnent le groupe des Belges et tous les jeunes Palestiniens qui en ont envie.

Sur place, ils retrouvent les deux Danois Jeppe et Esben (Jeppe est hébergé par Nour et sa famille de musiciens). Le concert commence : Nour au violon et au piano, son petit frère au tambourin, son père au oud, un ami à la darbouka... Tanguy reconnait un des musiciens. Le chanteur a en effet été en tournée en Europe. C’est fou ca ! Quant à Marie-Gaëlle, elle est aux anges, c’est qu’il est beau Nour…

Concert chez Nour
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Ces quelques notes de musique sont vraiment les bienvenues après autant de chocs et d’émotions. On dit que la musique adoucit les moeurs... Dans ce pays, cet adage trouve tout son sens.

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[1Voir les photos du camp de Aïda

[2Le Tombeau de Rachel se trouve au sein d’un quartier chrétien palestinien. Il est en zone C, autrement dit sous contrôle israélien d’après les accords d’Oslo signés entre Israéliens et Palestiniens en 1993-1994. Cependant, devenu la cible de combattants palestiniens au début de l’Intifada, le Tombeau est resté inaccessible aux pèlerins pendant près de trois ans. L’armée a finalement érigé un labyrinthe de murs, barbelés et miradors dans les ruelles adjacentes au lieu saint. Itzhak Rabin, le premier ministre israélien qui a signé les accords d’Oslo, avait initialement prévu de céder le contrôle de cette partie de Bethléem aux Palestiniens. Finalement, certains religieux l’ont convaincu de garder le Tombeau du côté israélien. En fait, tous ces fidèles juifs ou presque ignoraient que le Tombeau de Rachel est également un lieu saint pour les musulmans et pour les chrétiens. Certaines traditions chrétiennes situent même la naissance de Jésus au Tombeau de Rachel. Ce lieu saint fut d’ailleurs christianisé à l’époque byzantine et, dans les années 80, il était l’une des étapes de la plupart des pèlerinages chrétiens.

[3En anglais "empower", qui signifie rendre le pouvoir. Le mot "soutenir" a une connotation d’assistanat, qui est à l’opposé de la philosophie du projet Nour.

[4Voir La Belle Résistance pour plus de détails sur la vie à Aïda.

[5« Avec la Belle Résistance, nous voulons montrer notre volonté de continuer, même lorsqu’on veut nous abaisser, à nous comporter en êtres humains dignes de ce nom, à créer du beau. Préserver notre dignité comme forme suprême de résistance. »

[6Le concert a finalement bien eu lieu, en juin 2011 (voir le compte rendu et les photos) ; il a rapporté plus de 300 euros avec lesquels Ahmad, le mari d’Islam a réussi à faire les travaux nécessaire (il a presque tout fait lui même) : construire l’escalier, abattre le mur qui séparait la "cuisine" du "salon" et régler le problème d’ infiltrations dans les murs du salon.

[7Enfin, tout dépend de ce qu’on y vit. En 2009, Ribal rappelait au groupe Taayoush qu’en 2002, des Palestiniens s’étaient barricadés dans l’église pour se protéger de l’armée israélienne et qu’ils n’avaient plus rien à manger que les oranges des arbres du joli cloître. Ils se sont rendus après 38 jours d’isolement total -http://www.taayoush.be/Lundi-6-avril-2009-Camp-de-Aida-Al.html.

[8Photo : (c) Anne Paq/Activestills.org, Bethlehem, 18.03.2011

[9Photo : (c) Anne Paq/Activestills.org, Bethlehem, 18.03.2011

[10L’atmosphère sur Manger Square était plutôt joyeuse ce jour-là. Etait, car lorsque nous y sommes repassés une semaine plus tard en petit comité (Anne-Claire, Tanguy et JF), tout avait disparu. La police palestinienne avait en effet délogé les manifestants et ceux-ci, faute de combattants et d’énergie, avaient dû se résigner à plier bagage. Mais leur objectif a été partiellement atteint quelques semaines plus tard : le mercredi 27 avril 2011, le Hamas et le Fatah ont annoncé être parvenus, sous l’égide de l’Egypte, à un accord de réconciliation, prévoyant leur réunion au sein d’un gouvernement de transition jusqu’à la tenue d’élections présidentielle et législatives dans un délai d’un an.

[11Anne-Claire lui donne raison : devenue aphone d’épuisement, et surtout insupportable pour ses voisins de chambre tant elle toussait la nuit, elle ira consulter un médecin le lendemain. Outre le fait qu’il ne l’aura même pas auscultée, le médecin lui aura prescrit des pilules "tous usages" : un collègue de Tareq venu en même temps qu’elle pour des maux de ventre, recevra les mêmes...