Ali Jiddah, 50-60 ans, quartier afro-palestinien, Jérusalem 05/04/2009

dimanche 27 décembre 2009
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Lire le compte rendu de notre rencontre avec Ali Jiddah, le dimanche 5 avril 2009

Ali nous reçoit chez lui.

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"Je voudrais tout d’abord vous souhaiter la bienvenue dans la vieille ville de Jérusalem, dont j’espère qu’elle sera devenue la capitale de l’Etat Indépendant de Palestine, le jour où vous reviendrez. Ensuite, je vous souhaite la bienvenue dans le quartier africain de la vieille ville, lequel n’est sur aucune carte… Vous avez de la chance de connaître Daoud : sans lui, vous n’en auriez jamais rien su !…

Quand je parle d’un « quartier africain », je parle de 3 générations d’habitants : la première, celle de mon père, est originaire de 4 pays, le Tchad, le Nigeria, le Sénégal et le Soudan. En tant que Musulmans, ils avaient été en pèlerinage à la Mecque. Comme vous le savez, c’est très important pour les Musulmans d’aller à Jérusalem après avoir été à la Mecque, parce que, pour eux, Jérusalem est le troisième lieu saint. Et donc, certains d’entre eux sont arrivés de la Mecque à Jérusalem.

Il y a eu deux vagues importantes d’immigrants africains. Les premiers sont arrivés pendant le mandat britannique, certains comme pèlerins, les autres comme soldats de l’armée britannique. Mon grand-père, par ex. était dans l’armée, il faisait donc partie des colonisateurs… La vague principale est arrivée en 1948, pendant la guerre entre les Arabes et les Israéliens. C’était une guerre de religion : ils sont arrivés en grande partie pour défendre les lieux saints musulmans, comme le mosquée Al-Aksa … Il y a eu des morts, des martyrs.

Maintenant, pourquoi ont-ils, pour la plupart, préféré rester ici plutôt que de rentrer chez eux ? Ils croyaient que le Jour du Jugement commencerait à Jérusalem, et ils voulaient être parmi les premiers à rencontrer Dieu… Ils ont rencontré des femmes palestiniennes, les ont aimées, et me voilà !… Aujourd’hui, je vous parle de la seconde et de la troisième génération. Il n’y a plus personne de la première génération. Mon père en était le dernier représentant. Il est mort, il y a 4 ans, à l’âge de 99 ans.

Bien…Vous allez peut-être me demander comment nous nous identifions : nous disons de nous que nous sommes des Afro-Palestiniens. Quelques fois, quand je parle avec des Palestiniens, avec Daoud, par ex, je leur dis que nous sommes plus catholiques que le Pape, plus palestiniens que les Palestiniens.

Vous voulez sans doute savoir comment je me sens en tant que Palestinien noir… Honnêtement, je n’ai jamais ressenti aucune discrimination de la part des autres Palestiniens à cause de ma couleur. Au contraire, nous sommes respectés, nous pouvons épouser des femmes palestiniennes blanches, et inversement, des hommes blancs peuvent épouser des jeunes filles africaines. Et si, malgré tout, il devait y avoir une certaine discrimination, dans la société palestinienne, c’est dans l’ordre des choses : vous dites par ex, il est d’Hébron, il vient d’un camp de réfugiés, il est de Naplouse, ça fait simplement partie de la vie, c’est « normal ». Du côté israélien, par contre, c’est tout à fait différent : là, la discrimination est élevée au rang d’idéologie. De fait, il y a deux groupes importants dans la société israélienne : les Orientaux (faradin) et les Européens (ashiknazin).

Il y a énormément de discrimination entre ces 2 groupes, mais si vous voulez savoir quels sont les Juifs les plus discriminés de tous, ce sont les falashas, çàd les Noirs venus d’Ethiopie. Je connais des cas de gens qui sont dans ce pays depuis plus de 40 ans et qui vivent encore dans des caravanes. Mais si vous êtes blond et avez les yeux bleus, en un mois maximum, vous obtenez un appartement magnifique dans une des colonies construites en Cisjordanie, ou autour de Jérusalem.

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Je voudrais vous dire quelques mots sur moi, pour qu’au moins vous sachiez en face de qui vous êtes assis et qu’après coup, vous ne vous disiez pas que j’ai triché avec vous. J’ai fait mes études au collège des Frères ici, à Jérusalem, jusqu’en 1967. Cette année-là - Jérusalem était donc occupée -, mon père a eu des problèmes financiers, et j’ai dû arrêter l’école. J’ai dit à mon père que j’allais travailler pendant un an, gagner de l’argent et ensuite poursuivre mes études. J’ai commencé, alors, à comprendre ce que cela signifiait pour un jeune Palestinien de 17 ans d’être sous occupation, et ce de deux façons : il y avait d’abord la façon dont les soldats israéliens nous arrêtaient dans les rues, nous humiliaient, nous harcelaient, et parfois même, nous frappaient. Ensuite, il y avait la manière dont les civils israéliens se comportaient avec nous. Je me rappelle comment, à cette époque, ils arrivaient en bande dans la vieille ville et l’arrogance avec laquelle ils se mettaient à danser et à chanter… Je sentais que j’y perdais ma dignité, la mienne et celle de mon pays. J’ai commencé à en parler avec d’autres jeunes de mon âge qui vivaient la même chose : comment pouvions-nous mettre un terme à cette situation ?

Je suis devenu membre d’une des factions palestiniennes, le FPLP : le Front Populaire de Libération de la Palestine, à la tête duquel, nous avions choisi de mettre le Docteur George Habache, un Palestinien chrétien. Après lui, il y a eu Abou Ali Mustapha, qui a été assassiné par l’armée israélienne en 2002 à Ramallah. Et aujourd’hui, notre Président, Ahmed Saadat, est en prison… A mon époque, en 1968, le cercle de la violence entre Palestiniens et Israéliens était au plus fort : parfois c’était les Israéliens qui nous attaquaient, et nous rétorquions. A d’autres moments, c’était nous qui attaquions, et les Israéliens rétorquaient.

J’ai participé à ce cercle de la violence. Ne vous enfuyez pas…Un jour, je suis allé dans la nouvelle ville, dans la Jaffa Street, j’y ai placé une bombe : 9 Israéliens ont été blessés, des civils… La veille, les avions israéliens avaient bombardé une ville jordanienne et des dizaines de civils avaient été tués. A cette époque, nous voulions passer ce message aux civils israéliens : « faites attention ! si vous ne réagissez pas face à la brutalité de votre gouvernement, vous finirez par devoir en payer les conséquences »… Un mois plus tard, j’avais exactement 18 ans, vous pouvez voir une photo de moi à cet âge, regardez comme j’étais pur…

J’ai été condamné à 20 ans d’emprisonnement. J’en ai fait 17, de 1968 à 1985… Bien, je ne veux pas faire de la grande politique. Disons les choses simplement : si vous me demandez aujourd’hui, Ali, es-tu prêt à refaire ce que tu as fait en 1968 ? Ma réponse est non, en aucun cas… Pas parce que j’aurais peur de retourner en prison, au contraire : pour moi, la prison est un hôtel 5 étoiles... Je ne le ferai plus pour deux raisons : d’un point de vue humain, j’ai 5 enfants aujourd’hui, regardez comme ils sont adorables… De même que je ne pourrais jamais supporter qu’on leur fasse du mal, je ne suis plus prêt à en faire à d’autres. D’un point de vue politique, lequel est très important pour moi : malgré toute la noirceur qu’il y a , il y a parmi les Israéliens des gens vraiment sérieux, qui veulent vivre en paix avec les Palestiniens, et dont je partage les vues... Sachez que quand je suis sorti de prison, j’ai travaillé pendant 5 ans avec des Israéliens progressistes : nous croyons que la meilleure solution serait la création d’un seul Etat laïque et démocratique pour tous...

Croyez-moi, 2 Etats, 3 Etats, tout ça c’est du pipeau. Du pipeau…Ca ne fonctionne pas, ça ne fonctionne pas… Imaginez, par exemple, que je dise à tous les Moscovites : « Les gars, il faut que vous retourniez en Russie maintenant » !. Mais leur dire : « Ecoutez, c’est votre pays, mais n’oubliez pas que c’est aussi le mien. Tâchons de trouver une façon qui nous permette de vivre ensemble »… Je n’ai aucun problème avec Israël. Le gros problème avec Israël est la nature de l’Etat israélien. Ca a toujours été un état sioniste, càd colonialiste, raciste, expansionniste… N’espérez ni stabilité ni paix dans cette région. Et cela aura des conséquences sur d’autres régions que la Palestine…

Bien… Vous avez de la chance d’être belges… Si vous étiez américains, je vous tirerais la langue. Mais avec vous, je vais essayer de me conduire en gentleman et être très poli… Sincèrement, je suis heureux de rencontrer des gens comme vous parce que quand je vous regarde, je vous vois comme la vraie conscience de votre pays. Votre gouvernement est un fils de p…, une marionnette pour les Américains. Les gouvernements européens, en général, nous disent de belles phrases, mais sous la table, ils soutiennent tous le gouvernement israélien… maintenant, pourquoi est-ce que je vous dis que je suis heureux ? Il ne s’agit pas seulement de moi : tous les Palestiniens sont heureux de vous voir parmi eux. Ils ont le sentiment qu’on ne nie plus leur existence : ils ne sont plus isolés, seuls. Il y a des gens qui se préoccupent de ce qui leur arrive… Mais je ne voudrais pas que vous vous fassiez d’illusions : votre combat principal n’est pas en Palestine, il est chez vous, quand vous retournerez chez vous. Vous devez vous fâcher, crier à vos représentants au Parlement que cela suffit, qu’il ne peut plus y avoir ces 2 poids – 2 mesures constants… Il y a deux faces à chaque médaille, et donc à ce conflit : pour être juste, il faut écouter les deux sons de cloches…

Après ce qui s’est passé à Gaza, je dois avouer que je suis tellement furieux sur les pays européens. Je n’en veux pas aux Américains, ils ont toujours eu un problème avec leurs présidents : ce Clinton, un homme capable de contrôler le monde entier, mais pas le bas de son corps. Et puis, il y a eu un nouveau président qui, le soir, parlait à Dieu, et à qui Dieu disait, demain, tu feras ça et ça et ça…Un idiot, un ignorant, un fou. Imaginez un homme pareil, avec une mentalité pareille, aux commandes du monde !… Aujourd’hui, nous avons Obama… Je suis noir, mais pour moi, il n’est pas noir. C’est une noix de coco, noir à l’extérieur, mais complètement pourri, corrompu, blanc à l’intérieur. Je ne parle pas de la couleur mais de sa mentalité de Blanc….

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Après avoir été en prison, est-ce que vous avez rejoint l’une ou l’autre faction politique ou avez-vous juste essayé de vous « conduire en bon citoyen » ? Faites-vous toujours partie d’une organisation, aujourd’hui ?

Si je dis que oui, on me jettera de nouveau en prison… Mais je vais vous répondre. Je suis accro à la politique, et particulièrement à la façon de penser et d’agir du FPLP. Le Hamas et le Fatah sont d’autres factions palestiniennes, mais quand on me demande ce que j’en pense, je réponds qu’ils ne valent pas grand chose, ni l’un, ni l’autre… Ecoutez, ce conflit n’a rien d’une partie de plaisir. Il y a un prix à payer par tous ceux qui y participent, et j’en paie encore aujourd’hui le prix… Je devrais, par ex, suivre un traitement médical pour ma main et ma jambe, mais ils refusent de me fournir les médicaments nécessaires. Ils m’ont dit, pas question. Pas question…

Est-ce que vous trouvez que les jeunes Palestiniens d’aujourd’hui s’intéressent encore à la politique ?

Oui, bien sûr… Ecoutez, la politique, ce n’est pas un hobby. Vous ne choisissez pas d’en faire, ce sont les conditions dans lesquelles vous vivez qui vous y obligent… Prenons l’exemple d’un jeune Palestinien qui veut passer par la Porte de Damas aujourd’hui : les soldats israéliens l’arrêtent, le harcèlent, lui font subir des humiliations, et parfois même, le frappent… Que pensez-vous que sa réaction va être ?… Tous nos ennuis, nos maladies, nos problèmes trouvent leur origine dans l’occupation. Débarrassez-nous de cette occupation, et les gens redeviendront normaux. Nous en souffrons tous…

Toute une génération, celle de mon fils qui a 6 ans, souffre de problèmes psychologiques, et nous payerons tous pour cette souffrance : tous ces jeunes sont extrêmement violents à cause de ce qu’ils vivent et voient, des gens battus, assassinés, suffoquant au milieu de bombes lacrymogènes… Ils n’ont aucune idée de ce que c’est que l’enfance, de ce que c’est d’être enfant… Allez à Gaza, qu’espérez-vous de la part d’un enfant qui a perdu sa mère, son père, ses frères et sœurs ? Qu’espérez-vous qu’il devienne en grandissant ?… Pouvez-vous parler avec lui de ce que c’est la démocratie ? Les droits de l’homme ?… C’est pour ça que je vous dis qu’il y a urgence : vous devez vous remuer, ouvrir les yeux et vous rebeller, dire que ça suffit….

Je ne veux pas être agressif avec vous, mais les Palestiniens paient le prix des crimes commis par l’Europe. Nous n’avons rien à voir avec l’Holocauste. Au contraire : à l’époque où les Juifs étaient chassés de partout, le seul endroit où ils étaient accueillis à bras ouverts, c’était ici, en Palestine… Ici, en Palestine… Personne ne parle de les juger pour les crimes qu’ils ont commis à Gaza, des crimes que vous avez vus de vos propres yeux, à la télévision, ce n’est pas moi qui les invente… Le phosphore blanc, toutes ces armes que les Italiens, les Belges, les Américains ont procurées à l’armée israélienne… Allez à la mosquée Al-Aksa… Malheureusement, on ne vous laissera pas entrer, mais il y a, là, une armoire dans laquelle sont entreposées les différentes sortes d’armes qui ont été utilisées contre des gens qui ont été assassinés pendant qu’ils priaient. Vous verrez US, Pennsylvanie, des balles en caoutchouc, des bombes lacrymogènes, des balles en plastique… Et tous les Premiers Ministres européens ne sont que des clowns, croyez-moi, des clowns…Regardez ce mafieux de Berlusconi, bastarde… Sarkozy, un clown… Aieaieaieaie !…

Voir aussi le livre d’Ali Jiddah (lettre à son fils)