Mardi 12 avril 2011 : Al-Arroub

lundi 7 novembre 2011
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Anne-Claire, malade, est au fond de son lit, mais pour nous aujourd’hui c’est une journée "école". Avant de rejoindre Samaher au centre EJE pour y faire les animations que nous avons préparées pour les enfants, nous avons rendez-vous ce matin avec le directeur et certains élèves du lycée technique agricole d’Al-Arroub que nous avions découvert de l’autre côté de la route 60 tout au début de notre séjour. Une quinzaine d’élèves et des professeurs nous accueillent dans la bibliothèque. Au mur, une vue panoramique de Jérusalem...

Visite du lycée technique agricole

Tous les étudiants ont entre 16 et 18 ans. Ils portent un uniforme ; les filles ont une sorte de tablier ligné bleu par-dessus un pantalon bleu foncé et la plupart d’entre elles portent le voile. On fait d’abord un tour de table et chacun donne son prénom, que les autres essaient de répéter. Il y a Asma, Ruba, Ahmad, Sami, Ashraf… Premiers rires lors de cet exercice de prononciation. Tanguy explique alors que nous aimerions en savoir plus sur leur école, ainsi que sur le fonctionnement du système scolaire en Palestine en général. Il propose que chacun des élèves parle à son tour. Certains le font en arabe et le prof traduit, les autres en anglais.

Voici ce que nous apprenons. Il y a 12 années de secondaire dans le système palestinien, la dernière année étant celle du baccalauréat. Cette école n’organise que les deux dernières années. 70 employés et professeurs encadrent les 180 étudiants, garçons et filles, qui fréquentent l’établissement. Cette école est la seule de ce type en Cisjordanie (il en existe une autre à Gaza) ; les jeunes viennent donc de toute la région.

Lorsqu’on leur demande pourquoi ils ont choisi d’étudier l’agriculture, une des raisons que les jeunes nous donnent est qu’il y a trop de gens dans les études générales (où il n’existe que deux filières seulement : science ou art) ; une autre, qu’ils et elles s’intéressent aux questions de nutrition et d’agriculture bio ; la troisième, que leurs parents sont des fermiers…

Ils ressentent bien sûr les effets de l’occupation israélienne sur leur quotidien d’étudiants. Ceux qui viennent du nord de la Cisjordanie passent souvent plus d’une heure à chaque checkpoint qu’ils doivent traverser pour arriver à leur école. Ils accumulent du retard dans les matières, à cause de toutes les heures de cours auxquelles ils n’ont pas pu assister. La plupart des garçons vivent sur place, mais il n’y a pas d’infrastructure prévue pour les filles. Les garçons ne rentrent qu’une fois par mois chez eux, car les déplacements coûtent cher. Un des jeunes nous dit encore que c’est difficile de continuer à étudier après avoir été en prison. Surtout si on y est resté plusieurs mois, ce qui est courant. Quand cela arrive, ils doivent généralement refaire leur année, ce qui implique des coûts supplémentaires pour leurs parents.

Leur école ne dispose que d’une surface de terrain réduite, qui ne suffit ni pour les animaux ni pour les cultures. En outre, les militaires contrôlent l’utilisation qui est faite des pesticides et des fertilisants dans le cadre des cours, au cas où ils serviraient à fabriquer des bombes (!). En d’autres termes, il leur est interdit de s’en procurer. Pour pallier ce problème, mais aussi dans l’esprit du développement durable, l’accent est mis sur la production d’engrais bio. [1]

Un des problèmes que rencontrent les producteurs palestiniens est que leurs produits ne peuvent entrer en compétition avec les produits israéliens. D’abord, ils ne peuvent les écouler en Israël et, ensuite, les producteurs israéliens reçoivent des subsides qui leur permettent de vendre leurs produits ici à des prix moins élevés que les produits palestiniens, ce qui fait que les gens (en difficulté financière pour la plupart) achètent "israélien"... Un autre problème est que les champs de nombreux fermiers se trouvent contre le mur, ou carrément de l’autre côté (pour rappel : le tracé du mur suit une logique de "séparation"). En conséquence de quoi, ils doivent obtenir la permission d’y entrer à chaque fois qu’ils doivent aller y travailler. S’il leur faut passer un checkpoint, ils sont complètement dépendants du bon vouloir des soldats en poste. Parfois ils ouvrent, parfois pas. Et les heures d’ouverture ne tiennent aucun compte de la réalité du travail dans les champs. [2]

Toutes les sources d’eau sont sous contrôle militaire israélien. L’eau n’est pas seulement rationnée pour les agriculteurs qui veulent arroser leurs cultures, elle l’est aussi pour tous les Palestiniens qui, s’ils veulent être sûr d’avoir à boire et de quoi se laver et cuisiner toute l’année, n’ont d’autre recours que de récolter l’eau de pluie dans des citernes (en fait de grands bisons en fer ou en plastique) posées sur les toits plats de leurs maisons. C’est d’autant plus injuste qu’en face, les colons israéliens utilisent l’eau sans compter pour arroser leurs jardins, remplir leur piscine, leurs fontaines… !

Un autre obstacle de taille est qu’Israël a souvent pris les "bonnes terres" pour y construire des colonies. Pourtant les colons ne font que les habiter, ils ne les cultivent pas (la plupart du temps, ils n’y connaissent rien à l’agriculture !). Outre que c’est un gaspillage, nous dit un des professeurs de l’école, cette politique est mauvaise pour tout le monde à long terme, car elle participe à l’appauvrissement général des terres. Parmi les vexations (gratuites) auxquelles les fermiers doivent faire face, il y a aussi l’interdiction de se spécialiser, ou de lancer des projets tels que la production de graines et de semences. Certains agriculteurs qui ont tenté de revendre leurs graines se sont retrouvés en prison…

Ils nous demandent alors comment nous voyons les Palestiniens. Nous leur disons que nous n’avons jusqu’ici rencontré que des personnes adorables, intellectuellement honnêtes et fiables. En fait, c’est encore mieux que ce à quoi nous nous attendions en quittant la Belgique. Et Margot de dire en guise de résumé, pour elle, c’est évident, il n’y a aucun terroriste dans cette pièce ! Paul quant à lui confie qu’il savait qu’il y avait un souci en Israël/Palestine, mais n’avait aucune idée du réel problème que causait la présence des colons en Cisjordanie. La notion même de "territoire occupé" ne signifiait pas grand chose pour lui jusqu’ici. Il ajoute que les différentes personnes avec qui il avait eu l’occasion de parler de notre projet en Belgique n’avaient effectivement aucune idée de l’ampleur des conséquence de l’occupation sur le quotidien des Palestiniens. Les rencontres et les formations auxquelles il a participé avant le voyage lui ont fait ouvrir de grands yeux, mais ce qu’il découvre ici est encore bien pire.

Le problème est que l’image que les Européens ont des Palestiniens et des Israéliens leur vient de ce qu’en disent les médias occiddntaux. Les infos qui nous parviennent sont filtrées et en accord avec la politique ou la philosophie américaine. Même si le ton se fait de plus en plus neutre, les Israéliens sont encore et toujours présentés comme les "bons" ou les victimes. [3] Nous nous demandons si nous avons vraiment le pouvoir de faire changer les Belges d’opinion sur "qui effectivement agresse qui."

Forts de tout ce que nous avons vu et entendu, nous avons envie d’encourager ces jeunes à "continuer d’y croire". Nous leur parlons du renversement progressif de l’opinion publique en Belgique. Nous leur disons qu’il semble bien que la culpabilité immobilisante dans laquelle l’Europe reste baignée, suite au judéocide commis il y a plus de 65 ans, commence à s’effriter, surtout depuis l’opération "Plomb Durci" menée à Gaza en janvier 2009. Avant, les gens disaient : Il faut quand même bien que les Juifs aient une terre à eux !. Maintenant, même Obama a dit stop à la colonisation, qui va à l’encontre du droit international. Les gens en Europe ne s’élèvent pas contre Israël mais contre l’occupation. Aujourd’hui, il y a des discussions et de plus en plus de parlementaires européens qui s’opposent à l’occupation des territoires palestiniens par Israël. Sauf la France et l’Allemagne… Margot, "la fille qui pique exactement où il faut" [4], murmure : "Comme c’est étrange… Le vélodrome de Paris et les petits camps très jolis… Avec des jolies fumées aussi…" Elle n’a pas tout à fait tort, ou si ?

Nous disons à ces jeunes qui nous écoutent très attentivement que notre but en venant ici est de parler d’eux, une fois rentrés chez nous ; de témoigner de la situation. Tanguy leur montre le livre « La Belle Résistance » que le groupe Taayoush a écrit après le voyage de 2009.
Nous leur demandons s’ils et elles ont un message particulier à faire passer à la Belgique.

Appel des lycéens
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Ils répondent presque tous ensemble : « Nous sommes différents de l’image que l’Europe se fait de nous. Nous sommes des êtres humains, pas des monstres ni des terroristes. Notre terre est occupée par des gens qui voudraient qu’on s’en aille pour la leur laisser. Nous espérons vraiment que l’Europe ouvrira les yeux sur notre situation et nous épaulera, qu’elle prendra notre parti plutôt que celui de ceux qui occupent notre terre. »

Et ces filles et ces garçons qui ont notre âge en profitent pour nous dire qu’il faut que nous nous rendions compte de la chance que nous avons de pouvoir bénéficier de bonnes infrastructures chez nous. En tous cas, ils sont heureux d’avoir rencontré des Belges et espèrent que nous resterons en contact…

Animation au centre EJE d’Al-Arroub

Après-midi : en Palestine, l’école se termine à 14h. Les enfants rentrent chez eux, puis traînent dans la rue. A moins qu’ils ne participent aux activités organisées par le centre.

Aujourd’hui, c’est avec nous qu’ils passeront l’après-midi. Comme convenu avec Samaher, nous avons d’abord prévu une série de jeux physiques, car il faut absolument permettre aux enfants d’évacuer leur nervosité.

Puis nous nous lançons avec eux dans la confection du fameux "carnet du bonheur" que Margot a eu l’heureuse idée de proposer. C’est un succès, les enfants repartent tout fiers avec leur chef-d’oeuvre !

Ceux d’entre nous qui le souhaitent se retrouvent ensuite chez Tareq et Sarah (on emmène Anne-Claire malgré ses protestations). Fabrication puis dégustation d’un gâteau au chocolat et discussion sérieuse. Le sort des prisonniers palestiniens hante littéralement Sarah, et particulièrement celui des enfants arrêtés.

« On vient les chercher en pleine nuit. Ils sont emmenés au poste et passent les interrogatoires seuls, sans que leurs parents puissent les accompagner, ni aucun avocat… Ces 5 dernières années, plus de 800 enfants ont été traduits devant des cours militaires pour avoir jeté des pierres ; un seul a été acquitté. Ce qui est injuste aussi, c’est que les lois ne sont pas les mêmes pour tous le monde. Il y a, d’un côté, les lois militaires auxquelles sont soumis les Palestiniens de Cisjordanie et, de l’autre, la loi israélienne, différente, pour les Israéliens. Les lois militaires, par exemple, considèrent que l’âge adulte est 16 ans pour les Palestiniens, alors que, selon la loi israélienne, c’est 18 ans pour les Israéliens… De même, en Israël, il est interdit de mettre un enfant de moins de 14 ans en prison : en Cisjordanie, des enfants âgés de 12 et 13 ans sont emprisonnés. La loi militaire le permet. »

Oui, nous en avons entendu parler. C’était sous la Tente de Solidarité à Jérusalem. L’enfant n’avait que 11 ans et avait déjà été plusieurs fois arrêté par les soldats, envoyé en prison sans aucune raison, de façon tout à fait arbitraire. Une manière de faire pression sur ses parents et voisins... Nous ne savons que dire. Mettre un enfant en prison pour avoir jeté des pierres ? Oui, nous dit Sarah. Pour Israël, c’est un crime qui met en péril l’ordre public. Difficile de ne pas tiquer. Et les injures, les menaces que subissent les Palestiniens, les incursions dans le camp, tout ce cinéma au milieu duquel on s’est trouvé en partant à Mar Saba ?... Sans parler du vol des propriétés, l’incendie des maisons, l’apartheid organisé, et plus et plus encore… ? On voudrait croire que c’est un sketche, une parodie, une démonstration par l’absurde. Mais non. C’est juste un dysfonctionnement effarant au sein de la police et de l’armée. Si l’on en croit certaines organisations de défense des droits de l’homme comme B’tselem, les instances officielles sont bien au courant de ce qui se passe. Ce n’est pas pour autant que des mesures sont prises pour rectifier le tir. [5]

Nous emmenons Tareq, Sarah et le petit Watan chez nous. Ce soir, les jeunes Palestiniens ont prévu de fêter l’anniversaire de Laurie qui devient une grande fille : 18 ans, l’âge de la maturité ? Hashem, qui semble en pincer pour elle, s’est trouvé des complices parmi les Belges (Caroline et Tanguy) pour lui préparer une surprise. Elle a droit à la totale : pop-corn fait-maison, gelées de couleurs diverses préparées par les garçons, chips, graines de tournesol (dont les jeunes raffolent), gâteaux de toutes tailles et de tous parfums (on n’en viendra que difficilement à bout !), et même des filles disposées à faire la vaisselle et à préparer thé et café pour tout le monde toute la soirée pendant que la princesse se fait gâter ! Laurie est au centre de la fête. Elle adore ça... Musique, chants, papote... Nous sommes la détente des jeunes du camp.


Voir les photos des enfants et jeunes d’Al-Arroub

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[1Lors de la brève visite que nous avions faite dans leur petit Musée des Insectes le jour de notre arrivée au camp, on nous avait expliqué comment attirer les insectes, lesquels sont surtout actifs la nuit : en allumant de petites lampes colorées. Ils avaient ensuite répété la manœuvre devant nous après avoir aspergé les lampes d’un des pesticides naturels qu’ils concoctent eux-mêmes à partir d’extraits de plantes et de racines. Si les bêtes n’y sont plus, c’est que le mélange est efficace !

[2Certains paysans de Cisjordanie ont pu ces dernières années (et peuvent encore) bénéficier de l’appui de bénévoles étrangers et israéliens, venus leur prêter main forte pour récolter entre autres les olives dans les champs auxquels les paysans n’ont plus accès car situés de l’autre côté de la "barrière". Voir par exemple l’association Zaytoun.

[3Cf. les événements à Naplouse et Jérusalem juste avant qu’on ne parte, et les tirs de roquettes à partir de la bande de Gaza…

[4Rappel de la pub pour le magazine belge "Télé-Moustique, l’hebdo qui..".

[5Voir aussi l’article et le film "No minor matter”.