Jeudi 14 avril : Retour à Jérusalem

mercredi 9 novembre 2011
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Aujourd’hui, départ du camp et retour à Jérusalem. Se lever (assez tôt), déjeuner (de façon à n’avoir aucun reste à jeter), terminer de faire son sac (y ajouter les petits cadeaux que nos amis nous ont faits : kéffieh de couleurs diverses, bijoux, dessins, petits mots doux, échange de T-shirts...), empiler les matelas et les couvertures, nettoyer la maison, en rendre les clés à Youssef, puis descendre jusqu’à la rue principale. Signes de la main à notre voisin, marchand de poulets surgelés, et à sa vieille maman : on se connaît maintenant, mais on se quitte. Elle est triste, et ses yeux se mouillent quand Anne-Claire l’embrasse...

Le camp est calme, les enfants à l’école, les étudiants à l’unif, pas de grosse réunion d’adieu donc. En fait, il n’y a qu’Abed pour nous dire au revoir. Il ne va plus à l’école depuis ses soucis mais travaille au centre EJE. A peine avons-nous déposé nos sacs sur la petite aire de parking où le minibus va venir nous chercher que nous le voyons arriver, toujours habillé de son sweat-shirt orange tigré. C’est sûr, il devait nous guetter... Il a une petite mine, mais nous le secouons de sa tristesse : dernières taquineries, derniers câlins et promesses de lui envoyer des mails. Des copains à lui passent à ce moment-là dans la rue. Ils le charrient mais c’est peut-être bien parce qu’ils sont un peu jaloux : c’est tellement rare ici que les garçons puissent embrasser les filles ! Décidément, commente Margot, on leur aura fait un peu goûter à un bon côté de notre culture occidentale.

Le minibus est à l’heure. Abed y charge nos sacs avec une énergie qui en dit long sur tout ce qu’il retient entre ses côtes. On lui fait signe jusqu’à ce que la poussière de la rue l’avale... C’est son sourire qu’on a vu en tout premier à notre arrivée dans le camp, c’est encore son sourire que l’on garde comme dernière image de notre séjour à Al-Arroub...

Retour "de l’autre côté"

Le minibus nous dépose devant le mur. La route ne va pas plus loin. rappel brutal : pendant 10 jours, nous étions bel et bien "enfermés" avec tous les Palestiniens de Cisjordanie. Nous chargeons nos sacs à dos et enfilons le zig-zag du corridor grillagé qui mène à l’intérieur du bunker en béton. C’est le checkpoint de Bethléem qu’il nous faut repasser avant de retrouver la "zone libre". Le passage dans ce sens-ci, vers Jérusalem, et donc vers Israël, est le plus contrôlé. Logique.

Dans le bâtiment même, personne. Personne de visible en tout cas. Nous sommes évidemment filmés et observés, voire enregistrés. Notre conversation est volontairement irréprochable : nos visites à Bethléem, la nourriture, le temps. Pas un mot sur le camp. Au hasard, nous attendons en file devant un tourniquet au-dessus duquel brille une lumière rouge. Une dizaine de minutes s’écoulent, puis une autre... Alors, elle passe au vert, oui ou m... ? Toujours pas un chat côté soldats israéliens. Tanguy commence à s’impatienter. Ils ont des caméras, non ? Donc ils voient bien qu’on attend…

Au bout de quelques minutes, d’autres Palestiniens arrivent au compte-gouttes : des femmes âgées, un jeune couple avec leur petit garçon en poussette. En nous voyant attendre là, ils nous font signe que ça se passe plus loin !... Nous leur emboîtons le pas. Recommençons à faire la file devant un autre tourniquet et recommençons à attendre en guettant le changement de couleur du signal... Derrière nous, la file continue de s’allonger. Des gens de tous âges, qui ne s’énervent plus : ils connaissent la chanson, depuis le temps...

Vert ! Les dames passent une à une entre les dents du portail tournant, puis Anne-Claire s’y engage à son tour... et se retrouve en cage. Quelque part, sans prévenir, un soldat a actionné un bouton : tourniquet bloqué. Petit début de panique. Anne-Claire essaie malgré tout de pousser les barreaux, mais c’est bien bloqué. Enfermée pour toujours ? Mais je n’ai rien fait !... C’est idiot, les idées qui vous viennent à l’esprit dans des moments pareils... Un des Palestiniens qui suit notre groupe fait signe "la, la !..." ("non, non, ça ne sert à rien") : elle ne peut que reculer et ressortir de sa prison. Il a un bon sourire. Ce n’est rien, la lampe va repasser au vert, ça va aller. Mais ce sera au rythme qui leur convient. "Leur" : celui des soldats en charge du checkpoint, des jeunes à peine sortis de l’adolescence et que le plein pouvoir grise. [1]

Nous recommençons donc à attendre, avec le même fourmillement dans l’estomac que si nous allions passer un examen. C’est tout simplement incroyable le stress que cette situation arrive à générer. Nous aurions bien envie de demander à Laurie si elle continue à trouver "normal d’être contrôlés, puisque", disait-elle, "les Israéliens occupent la zone". A-t-elle fini par comprendre à quel point cette occupation est a-normale ?... Mais, comme elle n’a pas l’air d’en mener bien large non plus, on ravale notre petite pique... Voilà, le feu est à nouveau vert. On va essayer de passer ce tourniquet sans traîner. Il peut être bloqué à nouveau à n’importe quel instant. Pitié, faites qu’on puisse rester en groupe ! Anne-Claire devant, Tanguy derrière. Papa et Maman ne nous abandonneront jamais...

Anne-Claire puis Margot passent. Devant elles, la petite famille palestinienne. Le père, la mère et un petit gars de 5 ans et des poussières. La maman a l’air tellement fatiguée, alors qu’elle est encore toute jeune. Elle doit enlever des vêtements, enlever des objets de son sac à main, enlever des affaires de ses poches, enlever, enlever, parce qu’à chaque fois qu’elle passe le détecteur, il se met à sonner. Même cinéma avec son mari, et avec l’enfant, qui, visiblement, n’en peut plus. Finalement, ils arrivent de l’autre côté de l’appareil. Margot, puis Anne-Claire posent leur sac à dos sur le tapis roulant et passent sans le moindre problème, alors que Margot avait gardé sur elle sa ceinture métallique, ses bijoux et son portable. Simple question : cet engin est-il actionné par les soldats, ou est-il schizophrène à ses heures ?, se demande-t-elle.

Chacun à son tour, nous passons le tourniquet, déposons sacs à dos et guitare sur le ruban noir du scanner. Pour avoir la paix, nous enlevons d’office nos chaussures, bijoux, ceinture avant de passer par le portail électronique, et récupérons le tout de l’autre côté. Ca peut passer pour de la soumission, mais la façon et l’esprit dans lequel nous le faisons nous font nous sentir plus fort que tout leur système : ah, les Palestiniens sont contrôlés ? Contrôlez-nous de même !

C’est maintenant le tour de Sébastien. Le portique sonne et re-sonne chaque fois qu’il essaie de le passer. Sébastien dit à Tanguy qui le suit qu’il n’a pourtant plus rien de métallique sur lui. Un haut-parleur crache une voix métallique : un homme (ou une femme ?) aboie quelque chose en hébreu. Sébastien regarde autour de lui - qui parle ? Dieu ?... - les mains ouvertes devant lui : il ne comprend rien à ce qu’on lui veut... Tanguy commence à s’énerver et crie qu’"on" nous parle au moins en anglais si "on" veut que nous obéissions, nous ne connaissons pas l’hébreu.... Bruits de micro, branché, débranché - sans doute discutent-ils le coup ? Et finalement, "on" laisse passer Sébastien, pour les mêmes raisons que celles pour lesquelles "on" le retenait : aucune, si ce n’est le pur arbitraire, le caprice du moment, le besoin de montrer qui commande ici. Nous n’avions qu’à pas aller en Cisjordanie après tout...

Dédale de passages étroits. Les guitares et les sacs à dos restent coincés dans les barrières et les tourniquets qui se succèdent. Nous finissons par rejoindre les femmes passées avant nous. Contrôle des papiers, passeports, permis, certificats... Ah !, il y a des humains à ces derniers guichets !... Pas un regard à nos bagages, ces soldats-ci s’occupent des papiers uniquement. Leurs yeux vont et viennent plusieurs fois de nos visages à nos photos d’identité. C’est bon. On finit par s’extraire de ce bloc de béton armé. Nous repassons devant le panneau qui, déjà à l’aller, nous avait fait grincer des dents : il nous souhaite la bienvenue à ce poste d’inspection dans les trois langues (hébreu, arabe et anglais), une "safe and pleasant" traversée ainsi que d’aller et revenir en paix ("May you go in peace and return in peace."). Il nous prie également de respecter la propreté des lieux mis à notre disposition... Ce n’est pas seulement ironique. C’est ouvertement méchant.

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Un bus attend devant (ou derrière, c’est selon) le checkpoint. C’est son terminus, il ne va pas plus loin. De Jérusalem au mur, et du mur à Jérusalem, un trajet d’une dizaine de minutes. Nous y grimpons, fourbus, et nous laissons emmener en silence. Par les fenêtres, des échos d’une autre vie : des panneaux publicitaires, des femmes en cheveux, des hommes en kippas, peu ou pas de soldats et, quand il y en a, presque sympas. Liberté de circuler pour tout le monde. Nous sommes revenus du côté des occupants. Sentiment étrange. Et on ne peut pas dire que le passage du checkpoint nous ait servi de sas de décompression...


Quelques embouteillages plus tard, nous sommes revenus à la Porte de Jaffa, dans l’enceinte de la vieille ville. Nous retrouvons avec plaisir l’atmosphère du souk, tout à côté duquel notre auberge se situe. Là, ambiance feutrée et visages connus et qui nous reconnaissent... Ô Abed, Majid, Mahmoud, Hashem, Mohamed, Hassan, Wassim, Baha ! Ô Tareq, Sarah, Sandra, Martine, vous nous manquez déjà tant...

Nous nous distribuons chambres et dortoir, déposons nos sacs avant de repartir. Tanguy nous a arrangé une rencontre avec des activistes israéliens travaillant au Centre d’information alternative et, pour ceux qui ne sont pas tout à fait morts, une visite de Jérusalem-Ouest avec Daoud (Yad Vashem, musées, ruines des villages palestiniens de ’48) que nous retrouvons avec beaucoup, beaucoup de joie. Le revoir nous console un tout petit peu d’avoir laissé nos amis d’Al-Arroub derrière nous...

Rencontre à l’AIC

Nous avons rendez-vous au Centre d’information alternative (Alternative Information Center, AIC en anglais), une association fondée par un citoyen israélien, Michel Warschawski, fils du grand rabbin de Strasbourg, regroupant des activistes israéliens qui essaient de contrer la désinformation à laquelle le gouvernement israélien et les médias officiels (à l’exception du journal "Haaretz") soumettent la population israélienne. Anne-Claire et Tanguy avaient eu la chance de le rencontrer lors d’une conférence qu’il a donnée à Bruxelles en 2008. Un homme portant de belles moustaches blanches, au discours énergique, probe, intelligent et digne.

Nous sommes reçu par Mary, une Israélienne d’origine américaine. En réponse à nos questions sur le pourquoi de son engagement en faveur de la défense des droits des Palestiniens, elle fait référence à une série d’interviews données par Ariel Sharon au journal israélien "Haaretz".

« Un homme qui », dit-elle, « avait une vue à long terme sur ce que devait être le pays. Son objectif a toujours été clair : faute de pouvoir expulser les Arabes (ce qui n’aurait pas manqué d’interpeller l’opinion publique internationale et de mettre à mal la réputation d’Israël comme seule démocratie du Proche-Orient), il fallait travailler à judaïser au maximum la Palestine. Ce qui s’est traduit dans les faits par un confinement des Palestiniens dans des villes, lesquels se sont retrouvées progressivement entourées de colonies de peuplement reliées entre elles par un réseau de routes interdites aux Palestiniens, lesquelles colonies accaparent eau et terres, et étouffent tout ce qui n’est pas elles... Si on ouvre les yeux, conclut-elle, on ne peut pas ne pas voir que nous, Israéliens, vivons sur les ruines d’une autre société, que nous continuons à détruire, jour après jour... Pour moi et pour d’autres, c’est inadmissible. »

Elle nous dit encore qu’elle n’a pas fait son service militaire parce qu’elle avait déjà plus de 20 ans lorsqu’elle est arrivée en Israël. Mais elle insiste sur le rouleau compresseur qu’est l’armée qui incite tous les jeunes à penser en termes de danger, ennemis, droit d’être là et d’humilier les Arabes. « L’armée détruit littéralement la jeunesse israélienne. La plupart des jeunes sortent traumatisés de leur service militaire, choqués par ce qu’ils ont vu, par ce qu’ils ont fait ou qu’on leur a fait faire, choqués par ce qu’ils sont devenus : des êtres qui ont fait taire leur conscience. Ceux-là ont des difficultés à faire face à leurs démons ; beaucoup sombrent dans l’alcool et/ou la drogue, et la violence conjugale est très élevée en Israel. La société israélienne est malade, parce que ses jeunes sont malades. »

Ce n’est pas la première fois que nous entendons parler du mal que l’armée fait à la jeunesse israélienne... Qui donc nous en a déjà touché un mot ? Ali Jiddah. De nouveau, si des personnes différentes, de bords différents, disent la même chose, il doit y avoir un fond de vrai, non ?

Lorsqu’on lui demande si elle et les activistes israéliens se sentent visés, Mary nous dit que, personnellement, elle n’a jamais été directement prise à partie. « Mais, ajoute-t-elle, il faut savoir que le gouvernement de droite de B. Netanyahou multiplie les propositions de lois contre les ONG israéliennes de défense des droits humains. » Pourquoi ? « Des associations comme Breaking the Silence et B’tselem ont contribué et sont d’ailleurs citées dans le fameux rapport Goldstone sur les crimes de guerre commis à Gaza en décembre 2008-janvier 2009., rapport qui a été perçu par le public et le gouvernement comme un acte de trahison. Faire taire les voix dissidentes à l’intérieur d’Israël est devenu pressant... »

Que disent ces propositions de lois contre les activistes ? « Il y en a une qui cherche à limiter le financement d’organisations de la société civile ; une autre vise à rendre hors-la-loi les organisations non-gouvernementales qui collaborent aux poursuites d’officiels israéliens suspectés d’être impliqués dans des crimes de guerre. Une autre encore permettra de poursuivre les appels au boycott contre l’Etat d’Israël. Le but est de contrôler, examiner, ficher les associations avant de décider éventuellement de les fermer. »

Question : s’en prendre aux associations pour les droits humains en les traitant de traîtres, n’est-ce pas une manière de détourner le public du vrai problème, à savoir l’occupation ?

Quand on lui demande s’il faut ou non boycotter Israël, Mary nous explique que la campagne BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanction) est importante car elle a effectivement des conséquences sur la réputation du pays, que ce soit aux yeux des étrangers ou des citoyens israéliens (l’image d’Israël comme victime des terroristes palestiniens en prend un coup), mais aussi sur la situation économique d’Israël. Si une entreprise enregistre des pertes à cause du (grâce au) boycott, on peut espérer que quelque chose changera dans le chef des gens et dans les faits. [2]

Elle nous encourage donc à y prendre part. Dans cette ligne, elle nous dit un mot du tramway de Jérusalem, financé en grande partie par la France (entreprises Veolia et Alstom). Les travaux ont commencé en 2002 et actuellement il circule à l’essai. Son parcours fait 18 km de long. Seize sites archéologiques ont été mis au jour durant sa construction, ce qui a entraîné des retards et une augmentation des coûts. Mais c’est surtout sa légalité qui pose question. En effet, il relie Jérusalem-ouest à Jérusalem-Est, en grande partie sur une zone de la ville qui est occupée par Israël depuis 1967 alors que la souveraineté d’Israël sur ce territoire n’est pas reconnue par la communauté internationale ! De plus, ce tram qui connecte les colonies (illégales) alentour à la ville de Jérusalem entérinera sans nul doute l’annexion de ces territoires à Israël.

Nous remercions chaleureusement Mary pour l’accueil et toutes ces précieuses informations. Une fois sortis de l’Alternative Information Center, nous effectuons une petite balade dans ce quartier de Jérusalem-Ouest.

Plusieurs des rues menant à la vieille ville étaient anciennement mixtes, bordées de maisons appartenant pour la plupart à des Palestiniens. Aujourd’hui, le quartier est plutôt branché et la municipalité souhaiterait y développer les commerces et l’horeca à destination des touristes (cf. notre balade du mardi 5 avril avec Daoud).

Excursion à l’ouest de Jérusalem

Retour à la porte de Damas, pour déguster quelques falafels dans notre snack "habituel", devant le Jerusalem Hotel. Nous y retrouvons avec grand plaisir notre Daoud bien-aimé, qui nous a trouvé un minibus pour une excursion à travers Jérusalem-Ouest en direction de la Palestine de ’48, territoires aujourd’hui sous contrôle israélien. Beaucoup d’activistes palestiniens, à l’instar de Daoud, parlent de deux occupations : celle débutant en 48 et celle qui se prolonge depuis 67. Il est vrai que les réfugiés rencontrés dans les camps en Cisjordanie souffrent de l’occupation de 67 et de la colonisation qui a suivi, mais sont majoritairement originaires de cette "Palestine de 48" appelée aujourd’hui Israël. Bon nombre d’entre eux partagent le rêve d’Ali Jiddah et de Daoud : voir un jour la Palestine unifiée en un seul Etat laïc et démocratique où tous les citoyens, quelle que soit leur origine ou leur religion, auraient leur place.

La première étape nous mène de la porte de Damas à celle de Jaffa, puis au Mont Sion. Impossible de louper le drapeau israélien géant qui jouxte la porte de Jaffa... Il n’était pas là lorsque le groupe Taayoush 2009 est venu à Jérusalem. Daoud nous fait remarquer que c’est la première chose qu’on voit la nuit quand on approche de la vieille ville, avec les lumières qui éclairent les remparts. Beau symbole d’appropriation israélienne de la vieille ville... Nous longeons les remparts vers le sud, en direction du Mont Sion.

De Jaffa Gate au Mont Sion
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A l’emplacement du "no man’s land" de la guerre de 47-49 (la fameuse ligne verte), nous apercevons un amphithéâtre entouré de verdure. Beaucoup de festivals se tiennent là, organisés par la municipalité israélienne. Au pied du Mont Sion, Daoud nous montre les premières maisons qui ont été construites par des colons juifs à l’extérieur de la vieille ville, dans l’entre-deux-guerres. Elles appartenaient pour la plupart à des membres du Congrès sioniste. Etrange : elles ressemblent à s’y méprendre à des maisons hollandaises, avec leurs briques rouges et leurs toits en pente. Il ne manque plus que des moulins à vent pour se croire aux Pays-Bas ! Ca rend notre chère Hollandaise Margot, complètement folle !

Nous dépassons le Mont Sion pour atteindre un promontoire qui nous offre un panorama superbe sur la vieille ville, côté sud-ouest (voir carte).

A notre gauche, la ville moderne de Jérusalem-Ouest. Devant nous, les majestueux remparts de la vieille ville, au-delà du Mont Sion. A droite de ce dernier, nous reconnaissons Ras Al-Amoud (le quartier où habite Daoud) et Silwan en contrebas. Plus loin, le Mont des Oliviers. Daoud nous fait observer le contraste entre les parties orientale et occidentale de la ville.

A l’est, côté palestinien, les anciens villages comme Silwan se sont agrandis pour faire face à l’accroissement "naturel" de la population. Aujourd’hui, ils forment des quartiers denses où les vieilles maisons rafistolées et affublées d’étages supplémentaires cotoient des constructions plus ou moins inachevées surmontées des typiques citernes noires.

A l’ouest, côté israélien, les maisons "hollandaises" aperçues il y a un instant avoisinent des immeubles nettement plus modernes et même quelques gratte-ciel. Un paysage urbain nettement plus occidental et familier pour nous, Européens.

Le moment et l’endroit sont bien choisis pour s’entendre réexpliquer les plans urbanistiques projetés par la municipalité israélienne de Jérusalem, "Jérusalem 2020" et "Jérusalem 2050", dont Daoud et Marwan nous ont parlé il y a dix jours.

"Désarabiser" la Vieille Ville
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L’objectif premier est de créer un "anneau" ceinturant la vieille ville, qui soit vidé de ses derniers habitants palestiniens. Pour ce faire, tous les moyens sont bons : étendre les espaces verts ou les piétonniers le long des remparts, construire des parkings et des centres commerciaux (à l’ouest, avec Mamilla et les infrastructures recouvrant la ligne verte), créer des parcs touristico-religieux (la "Cité de David" déjà ouverte au coeur de Silwan, un autre bientôt dans la vallée de Josaphat au pied du Mont des Oliviers), entreprendre des fouilles archéologiques en plein quartier habité (Silwan), lesquelles entraînent des affaissements de maisons, etc. etc.

(détail carte)

Dans un second temps, le plan prévoit de relier, par une passerelle enjambant l’ancien cimetière juif, la "Cité de David" au musée Rockfeller, situé au nord-est de la vieille ville. Ceci bouclerait une "promenade verte touristico-religieuse" qui isole complètement la vieille ville de la partie palestinienne de Jérusalem. [3] Que feront alors les Palestiniens (et les musulmans du monde entier) désireux de rejoindre la mosquée d’Al-Aqsa ? Le plan projette de leur contruire des tunnels sous la vallée de Josaphat, un ascenseur géant les acheminant ensuite à l’esplanade des mosquées. On a du mal à y croire, tellement ce plan paraît grotesque et insensé ! Mais quand colonisation et promotion immobilière trouvent un terrain d’entente, tout semble possible [4].

Nous reprenons à présent le minibus en direction de l’ouest. Au détour d’un carrefour, Caroline reconnaît l’hôpital où elle est née ; ses parents ont eu l’occasion de le lui montrer lors d’un de leurs voyages familiaux ici. Daoud nous donne quelques explications sur les quartiers que nous traversons.

"Judaïser" un maximum
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Autrefois dénommé Al-Battar, le quartier palestinien dans lequel nous nous trouvons maintenant a été vidé de ses habitants arabes en 1948 pour faire place à des colons juifs. En français, cela s’appelle du nettoyage ethnique. [5]Les anciennes maisons, au style bien reconnaissable, témoignent du passé arabe de cette partie de la ville. Les personnes qui en ont été délogées résident à présent pour la plupart à Jérusalem-Est. Certains d’entre eux ont pu revenir visiter leur maison de l’extérieur, mais aucun n’a pu la récupérer. Les histoires racontées par les vieux habitants de ces quartiers sont aujourd’hui transmises aux nouvelles générations en Palestine, dans la mesure du possible.

Comme nous avons pu nous en rendre compte lors de notre visite de la vieille ville il y a dix jours, la "judaïsation" entamée en 1948 se poursuit actuellement dans Jérusalem-Est, au coeur de la vieille ville et dans les quartiers qui la bordent au nord, à l’est et au sud. Daoud nous relate ainsi l’histoire de l’ancien propriétaire palestinien d’une maison située dans l’actuel quartier juif de la vieille ville. Un jour, en passant devant son ancienne maison, il a constaté qu’elle était en vente et a appelé le numéro indiqué, pour se porter acquéreur. Malgré les documents attestant qu’il était le propriétaire, il s’est vu refuser l’achat de sa propre maison ! Expliquant alors qu’il était prêt à payer plus cher, on lui a dit que ce n’était pas une question d’argent mais bien de religion : il n’était pas juif.

Le minibus poursuit sa route et nous voyons que les habitations se font plus rares. A la sortie de la ville, les rues bétonnées font place aux collines verdoyantes et boisées de la campagne alentour. Nous apercevons le mémorial Yad Vashem que ceux qui le souhaitent pourront aller visiter demain (plus le temps aujourd’hui, hélas). Cela intéresse entre autres Laurie, qui nous en parle depuis bien avant notre départ de Belgique. [6] Nous avons tous bien sûr beaucoup entendu parler de ce mémorial-musée du judéocide [7]. Il s’agit d’un lieu de passage obligé pour tous les écoliers et les soldats israéliens. Mais, pour l’heure, cap sur la colline d’en face, pour une visite/pèlerinage à l’église de la Visitation, dans un petit village jadis palestinien, du nom de [’Ayn Karim->http://www.alnakba.org/villages/jerusalem/karim.htm].

’Ayn Karim
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Ses habitants arabes, évacués en ’48, résident actuellement pour la plupart à Jérusalem-Est. Ils ont le droit de revenir visiter le site mais pas de revenir y habiter. [8]
La colline abrite plusieurs communautés chrétiennes, installées depuis longtemps dans ce lieu saint où, selon la tradition chrétienne, auraient habité le prophète Jean-Baptiste et sa mère Elisabeth, à qui Marie rendit visite lorsqu’elle était enceinte de Jésus.

Daoud nous présente l’une des soeurs du couvent de Notre-Dame-de-Sion, qui accepte gentiment de nous faire visiter les lieux. Paul se sent comme un poisson dans l’eau. Son dada à lui, c’est la religion catholique. A l’école, les élèves ne se gênent pas pour le taquiner à ce sujet, mais, n’est ce pas, la bave du crapaud n’atteint pas la blanche colombe. De toute façon, comme le dit Anne-Claire, tout ce qui peut mener à plus d’empathie et à une plus grande soif de justice est bon à prendre. Quant aux autres : c’est assez étrange de se retrouver au milieu de groupes de pèlerins venus du monde entier alors que, ce matin, nous étions encore dans le camp d’Al-Arroub... Deux faces d’un même monde, deux réalités. Aucune possibilité pour les uns d’aller vers les autres. Aucune envie pour les autres d’aller à la rencontre des uns. Ou pire : aucune idée de leur existence...


Après quelques méditations (pour l’un de nous) et pensées émues (pour les autres), nous reprenons le minibus en direction du site de Sataf, un ancien village palestinien dont il ne reste aujourd’hui que des ruines perdues au milieu de la nature.

Les habitants en ont été chassés en 1948 par les soldats israéliens qui ont tout incendié : les maisons, les oliviers, les citronniers, les orangers... [9]

La nature a repris du terrain et le paysage est splendide. Au bord de la route, un panneau touristique bilingue anglais/hébreu invite à une "promenade sympa" dans le “parc-réserve naturelle de Sataf, du nom d’un ancien village arabe, évacué en 1948”… Tanguy se souvient avec émotion d’avoir vu le nom de Sataf dans la liste des villages dont les habitants de Aida sont originaires. Elle fait partie de la longue fresque qu’ils ont peinte à l’intérieur du camp. Nous nous rappelons aussi ce que Daoud nous a raconté le 4 avril au sujet de Lifta, un autre village détruit en ’48.

Ici, par contre, aucune mention de la Nakba ("catastrophe"), ni du sort infligé aux habitants des villages disparus : des familles entières jetées au hasard sur les routes et qui se retrouveront à Jérusalem-Est ou dans des camps de réfugiés, tout d’abord sous les tentes dressées par l’UNRWA, lesquelles seront ensuite remplacées par des constructions basiques. Des hommes et des femmes qui, 63 ans plus tard, sont encore parqués dans des camps et privés de toute une série de droits, dont celui de circuler librement. [10]

Jusqu’il y a peu, des écoliers palestiniens venaient visiter les ruines de Sataf et apprenaient ainsi leur histoire, celle de leurs parents, de leur peuple. Mais le gouvernement israélien interdit désormais les commémorations de la Nakba et, depuis 2011, exige que les manuels scolaires palestiniens soient remplacés par des manuels israéliens dans lesquels l’histoire est celle du peuple israélien, de la création de l’Etat d’Israël et du droit de ses citoyens à occuper la terre de Palestine. [11]

Entrée à Sataf
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Daoud nous fait remarquer que ce site et les collines avoisinantes sont quasiment vides d’habitants à l’heure actuelle, tout comme 90% des villages dont les Palestiniens ont été chassés en 1948. En effet, malgré tout l’espace disponible, les Israéliens ne veulent pas y implanter de populations. Les colons préfèrent s’installer en Cisjordanie, à proximité des villages palestiniens encore debout, ceci dans le but avoué de grignoter du territoire, toujours plus. Et, lorsqu’on leur parle du retour des réfugiés palestiniens vers leur lieu d’origine, les autorités israéliennes répondent qu’il n’y a pas de place pour eux à ces endroits !

En descendant vers les ruines de Sataf, nous croisons des marcheurs bien équipés et des familles israéliennes en balade. Daoud nous explique que l’endroit est effectivement très populaire auprès des Israéliens. De nombreux groupes de jeunes viennent y faire des randonnées et restent camper la nuit ; des familles organisent des pique-niques "à l’américaine", avec leur barbecue et tout. Cela nous fait froid dans le dos : le site de Sataf est tout de même plus qu’une aire de loisirs ! Remarque de Margot : ce n’est pas bien difficile de ne faire aucun lien avec les Palestiniens ; si on lui avait dit que les ruines dataient de l’époque romaine, elle l’aurait cru...

Visite des ruines de Sataf
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Comme nous le fait observer Daoud, les maisons dont nous voyons là les vestiges sont typiquement palestiniennes, pas de doute là-dessus. Il nous montre aussi le système de canalisations qui permettait d’acheminer l’eau au centre du village (comme à Silwan) et d’irriguer les cultures. Ce système ne date pas d’hier : les habitants vivaient ici depuis plus d’un millier d’années !

Deux sources coulent toujours dans ce qui fut autrefois un village vivant. Des bassins recueillent l’eau qui arrive par de longs tunnels étroits dans lesquels on peut s’aventurer - ce que ne manquent pas de faire Daoud et quelques membres du groupe.

Nous croisons à l’entrée une petite fille et son père. L’idée qu’elle ne saura sans doute jamais ce qui s’est passé ici, en ce lieu qu’elle considère comme un simple parc nous fait mal...

A l’extérieur, des jeunes Israéliens se baignent dans les bassins, malgré l’interdiction ; d’autres mangent et boivent, allongés sur l’herbe. Non loin d’eux, des terrasses anciennement dévolues aux cultures suivent la pente de la colline. Les autorités israéliennes ont aménagé des parcelles de ce terrain agricole, sans doute pour faire plus bucolique, plus joli... A côté des ruines des maisons, il y a quelques vignes et de nombreux amandiers lourds de fruits. Nous nous servons allègrement, non sans une pensée douloureuse vers nos amis enfermés "de l’autre côté" : leurs ancêtres ont dû récolter des amandes en ce lieu...

Enracinés comme les oliviers
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Certains des oliviers enracinés ici ont plus de 2500 ans. Daoud nous raconte qu’un énorme olivier près de Beit Jala (Bethléem) est âgé de 7000 ans ! On comprend dès lors pourquoi l’olivier est un symbole auquel tiennent les Palestiniens : solide, fort, et bien attaché à sa terre.

Un dernier regard vers ce paysage sublime : comment un lieu aussi beau et paisible peut-il avoir été la scène de tant d’horreurs ? Comment peut-on feindre de n’en rien savoir ? Comment peut-on prendre du plaisir sur les ruines d’autres vies ?

Nous suivons le sentier sinueux qui nous ramène au bas de la colline. Le minibus est là, fidèle au poste. Silence pendant le trajet du retour. Fatigue, émotions et sentiment d’écartèlement entre deux réalités contradictoires...

Revenus dans la vieille ville de Jérusalem, plusieurs d’entre nous souhaitent se recueillir (ou méditer, c’est selon) devant le Mur des Lamentations, autre endroit où la mémoire saigne.

Les juifs pleurent ici la perte douloureuse du Temple, symbole du pouvoir religieux et politique, d’une Alliance perdue à jamais. Nous, devenus palestiniens de coeur, nous pleurons à présent la destruction des maisons et l’exil des familles que nous avons rencontrées à l’arrière d’un autre Mur.

A Jérusalem, dans la tradition judéo-chrétienne, Mont du Temple et Mont des Oliviers se font face, avec un grand cimetière entre les deux. Singulière métaphore du fossé culturel qui sépare les deux mondes : occident-orient, nord-sud, juif-arabe, riche-pauvre, blanc-noir. Nous repensons soudain à l’inscription aperçue hier à la Tente des Nations : "People building bridges"... Qui les bâtira, ces ponts ?

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[1Lire les témoignages recueillis par l’association israélienne Breaking the silence.

[2Example of the effects of the BDS campaign and the possible consequences of the pressure of the boycot against Israeli products grown in occupied West Bank territories : read extracts of a mail by Jan Dreezen, Coordination Boycott Israel (COBI), sent on Octobre 18, 2011.

[3Rappelons que, pour l’Autorité Palestinienne, Jérusalem-Est doit constituer la capitale du futur Etat de Palestine.

[4Lire à ce sujet le compte rendu de la Deuxième Journée de la Terre, consacrée à Jérusalem.

[5Au total, huit quartiers palestiniens et trente-neuf villages ont subi le nettoyage ethnique dans la région du grand Jérusalem, et leur population a été transférée dans la partie est de la ville. Lirel’article de F. Leroux à ce sujet.

[6Nous ne pouvons pas aller à Jérusalem sans aller à Yad Vashem : pour sa maman, c’était quasi une des conditions pour laisser Laurie participer au voyage.

[7Le judéocide, ou génocide des Juifs par les nazis, est souvent appelé Shoah, mot qui signifie "catastrophe" en hébreu. Sur le pourquoi de l’utilisation de ce terme, lire par exemple les textes préentés par Dominique Natanson.

[8Pour plus d’informations sur les anciens habitants de ’Ayn Karim, consulter le site de Palestine remembered.

[9Pour plus d’informations sur l’histoire de Sataf et son sort en 1948, consulter les sites Nakba et Palestine remembered.

[10Voir à ce sujet le montage "Réfugiés" réalisé au départ des témoignages recueillis en 2009.

[11La résistance palestinienne se poursuit : le projet “Retrouver la trace de tout ce qu’il reste depuis la Nakba” a pour but de confectionner des documents vidéo des villages palestiniens qui ont été détruits et ont fait l’objet d’un nettoyage ethnique. Ce travail est fait en collaboration avec des Israéliens arabes et juifs, profondément impliqués dans la prise de conscience de ce qu’a été la catastrophe pour les Palestiniens. Ils se sont rendus dans plusieurs villes et villages pour réaliser leurs articles et films. Voir par exemple le dossier sur Sataf.