Vendredi 15 avril 2011 : Excursion dans la "Palestine de 48"

dimanche 13 novembre 2011
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Hier, avant de nous quitter, Daoud nous a proposé d’accompagner des jeunes Palestiniens pour qui le centre Nidal a organisé une excursion sur le thème de la Palestine d’avant 1948. Marie-Gaëlle et Caroline ont décliné l’invitation, ayant plutôt des envies de shopping et de farniente, Laurie se verrait bien faire la grasse matinée avant de profiter de l’ordinateur de l’auberge pour envoyer des petits messages aux garçons d’Al-Arroub, et ensuite aller au mémorial Yad Vashem. Quant à Paul, il a décidé d’embarquer Sébastien dans une visite biblique de la ville (Natalia a déjà repris l’avion pour rejoindre ses parents en vacances). Anne-Claire, Margot, Tanguy et JF (ami de Tanguy qui nous a rejoint hier) sont, par contre, partants (ah, l’énergie de la vieillesse !... Pardon Margot !).

Rendez-vous fixé "aux alentours de 9h" sur le parking des bus, en face de la porte de Damas. Pile à l’heure : les Belges. Les jeunes en visite au centre Nidal arriveront, quant à eux, au (lent) compte-gouttes. Nous les saluons : une dizaine de jeunes gens et de (très jolies) jeunes filles aux longs cheveux libres, habillées mode mais relax. Ca nous change des Palestiniennes voilées et enfermées dans leurs longs manteaux que nous avons rencontrées à Al-Arroub et Aïda... Rapidement, il s’avère que la plupart de ces jeunes dans la vingtaine sont issus de familles (très) aisées, universitaires et résidents des pays du Golfe. Ils sont venus ici passer quelques jours de vacances... et ne sont pas vraiment préoccupés par la situation des Palestiniens restés au pays, ni d’ailleurs par la thématique du voyage… Très vite, nous comprenons que leurs sourires polis cachent (mal) une envie de ne pas être mis face à face avec la misère de leurs compatriotes malchanceux.

Margot est à la fois choquée et frustrée : au premier jour de notre visite d’Al-Arroub, Hashem nous avait dit ce qu’il pensait des Palestiniens qui se font construire de magnifiques maisons à quelques mètres des cubes en parpaings qui servent d’habitations aux réfugiés qui ont tout perdu lors de la Naqba. De même Adil (à Shu’fat) et Tareq nous avaient touché un mot de ces Palestiniens qui "ont réussi" en exil, n’en ont pas grand chose à faire des problèmes engendrés par l’occupation pour ceux qui n’ont pas pu ou pas voulu partir, et ne pensent qu’à rire et s’amuser ou, pire, font des affaires sur le dos des leurs... L’être humain reste profondément égoïste et égo-centré ; ces beaux jeunes gens en sont encore la preuve. Ils réagissent comme la toute grande majorité des nantis de la terre : "il y a toujours eu des pauvres, il y en aura toujours, et sans doute que, quelque part, ils l’ont cherché". De toute façon, ça se passe tellement loin d’eux, de leur petite bulle confortable que ce n’est pas difficile pour eux de vivre sans y accorder la moindre pensée... Nous nous entre-regardons. Il est apparemment inutile de continuer à essayer de les intéresser à notre expérience. Tant pis pour la rencontre manquée, reste le thème de l’excursion qui, nous, nous intéresse fortement. En effet, nous n’avons fait que traverser Israël de nuit à notre arrivée et ne connaissons rien de ce pays bâti sur la Palestine de 48.

Dix heures : le minibus arrive enfin. Nous empruntons l’autoroute vers Tel Aviv, puis remontons la route qui borde la côte nord, via Netanya et Césarée. A hauteur de Netanya, la Cisjordanie ne se trouve qu’à une dizaine de km. Mais, depuis la construction du mur de séparation, les Palestiniens n’ont plus la possibilité de se rendre à la mer, pourtant toute proche.


Après 2h de route, nous arrivons à Haïfa, aujourd’hui grande ville portuaire de 300.000 habitants qui s’étend de la côte méditerranéenne au Mont Carmel, au nord d’Israël. Les Israéliens s’amusent parfois à dire que Haïfa travaille, pendant que Tel Aviv fait la fête et que Jérusalem prie... La ville possède le seul métro du pays (le "Carmélite"), construit en 1950 et rénové dans les années 90 ; une sorte d’hybride entre le métro et le funiculaire qui ne fait en réalité qu’un kilomètre de long et n’a que six stations. Ce plus petit métro du monde est en outre assez excentré, ce qui fait que ce sont surtout les touristes qui l’empruntent.

Il conduit à un superbe point de vue sur la ville et ses jardins suspendus. C’est là que notre car fait halte. A nos pieds, les jardins Bahaïs, au style résolument kitsch. Des pelouses en terrasse ornées d’ifs, de palmiers et de fleurs diverses descendent la colline jusqu’à une artère qui conduit droit au port. La vue sur Haïfa est magnifique ; les couleurs sont un vrai régal : le vert des jardins, le rouge des chemins de gravier, celui des toits des maisons, le blanc des pierres, le bleu intense de la mer, l’horizon presque mauve. Nous respirons tout cela à pleins poumons. L’air est doux, l’espace illimité... Se concentrer et envoyer tout cela à nos amis enfermés dans le gris et la poussière. Que les choses sont injustes !...

Pendant ce temps, comme un petit rappel de la réalité palestinienne, le minibus affrété par le centre Nidal connait des ennuis techniques. On perd un peu de temps avec les réparations et, en conséquence, le tour prévu va être amputé. Les jeunes Palestiniens décident de s’offrir une descente du Mont Carmel en téléphérique. Nous en profitons pour aller prendre un petit bain de pied bienvenu dans la Méditerranée. Il fait de plus en plus chaud.

Le minibus est plus ou moins en ordre. La joyeuse bande se réinstalle au fond, nous plutôt à l’avant. Nous avons apparemment épuisé les sujets de conversation avec les jeunes qui ont, c’est clair, envie de se retrouver et de s’amuser entre eux. Nous nous sentons un peu mal à l’aise. Pourquoi se sont-ils inscrits à cette excursion ? Si Daoud les voyait, il serait certainement déçu. Musique, rires, éclats de voix : ils sont gentils, mais aucun d’eux ne prête attention au paysage que nous traversons. Nous sommes frustrés aussi. Le seul arrêt que nous avons fait est à Haïfa, où personne ne nous a expliqué quoi que ce soit. A présent, de nouveau la route, au travers de la Galilée.

C’est long, il fait chaud et soif. Nous passons apparemment à proximité de Nazareth. Nous sommes étonnés par l’aspect verdoyant de la région. Dans le sud de la Cisjordanie, les collines sont arides, quasi nues.


Après encore une bonne heure de route, nous atteignons la ville de Tibériade, qui domine le lac du même nom. Malheureusement, l’aspect bétonné de la ville gâche la vue et, dans le centre, des barres d’immeubles cachent les rares vestiges de la vieille ville arabe. Là, étouffé, le petit minaret d’une ancienne mosquée...

Le minibus sort de la ville en direction d’une vaste aire de repos aménagée en bordure du lac : des tables, des parasols, tout ce qu’il faut pour un week-end réussi en famille ou entre amis.

Tout le monde descend. Et là, nous ouvrons des yeux grands comme des soucoupes : les jeunes ont amené de quoi faire un immense barbecue, des sacs de viandes, de légumes, de pain. Il y en a pour une armée ! Nous débarquons le matériel et tout le groupe s’attelle joyeusement à la préparation d’un pique-nique pantagruélique. C’était donc ça...

Après le repas, siesta à l’ombre des rares arbres. Nous profitons de la vue sur le lac de Tibériade, véritable réservoir d’eau douce de la région, et sur les baigneurs. Contrastes vestimentaires amusants : des familles de juifs orthodoxes en habits traditionnels côtoient des russophones en mini-bikinis. En consultant le guide, nous constatons que le plateau du Golan n’est situé qu’à quelques encablures, derrière les collines. Enjeu plus que jamais stratégique, contesté par la Syrie voisine...

Il est déjà l’heure de reprendre le minibus. Nous suivons, heureusement, un autre itinéraire qu’à l’aller : au lieu de rebrousser chemin, nous longeons maintenant le Jourdain et traversons le "grenier à blé" d’Israël. Tout d’un coup, et à notre grand étonnement, nous sommes de nouveau en Cisjordanie. Sur la route des colons. Sensations étranges : une route en état impeccable, qui ne peut être empruntée par les Palestiniens de Cisjordanie, sauf dérogation. Tout le long du Jourdain, des cultures : elles sont toutes accaparées par les colons... Et pendant ce temps-là, les Palestiniens manquent d’eau, de terres, de revenus, de droits, de liberté.

Ici encore la preuve sur le terrain est on ne peut plus claire : la colonisation de la Palestine occupée est soutenue et même planifiée sciemment par les autorités israéliennes. Sur cette autoroute du Jourdain, bordée de fermes sécurisées et de zones militaires, pratiquement toutes les traces de peuplement palestinien ont été effacées. Seules subsistent, çà et là, quelques bergeries ou maisons aux murs maculés d’inscriptions en hébreu et de croix gammées, vestiges de la guerre de ’67. La vie doit être bien dure pour les quelques centaines de Bédouins qui vivent encore ici, dans la vallée du Jourdain ! [1] Cela ne semble pas tracasser outre mesure nos compagnons de route qui préfèrent s’enivrer de la musique qu’ils ont apportée.

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C’est vrai qu’elle est belle, cette musique ! Entretemps, le soir est tombé et nous apercevons sur l’autre rive les lumières jordaniennes. Cette vallée est tout de même majestueuse, si vieille qu’elle est encaissée sous le niveau de la mer. Elle a dû en voir passer, des transhumances !


(détail carte)

Nous arrivons bientôt au grand croisement entre la route du sud et celle qui mène à l’est, vers le pont Allenby et la frontière jordanienne. Nous sommes tout près de Jéricho, l’une des plus anciennes villes du monde encore habitée, et principale gare routière de Cisjordanie. Nous prenons à droite vers Jérusalem et nous retrouvons très vite la partie orientale de la colonie de Maale Adumim, prolongement artificiel de la ville multimillénaire. Incroyable ce que ce pays est petit !

Retour à Jérusalem la nuit tombée. Nous retrouvons le restant du groupe à l’auberge. Tout le monde a l’air ravi de sa journée "libre". Paul en particulier, qui déborde d’un enthousiasme que nous ne lui avons pas vu jusqu’ici : il a emmené Sébastien dans une longue journée de pèlerinage dans la Ville Sainte. Ils avaient le choix ! Au nord de la vieille ville, la Piscine de Bethséda où Jésus a guéri le paralytique ; l’église Sainte-Anne, lieu de naissance de Marie ; le couvent des Sœurs de Sion où nous nous sommes rendus hier avec Daoud ; l’Ecce Homo où Jésus a été présenté et jugé devant Ponce Pilate.

A l’est, le Mont des Oliviers où se trouve l’église du Pater Noster qui commémore le lieu où Jésus a appris le Notre Père à ses disciples ; l’église de l’Ascension ; le Dominus Flevit où Jésus a pleuré sur Jérusalem ; le Jardin de Ghetsémani où il a prié la nuit de son arrestation et où se trouve la Basilique de la Passion, sa façade de mosaïques dorées et son autel au pied duquel est posé le rocher sur lequel Jésus a prié et pleuré le soir où il a été trahi. Au sud-ouest de la vieille ville, le Mont Sion et l’église de la Dormition bâtie sur le lieu de l’Assomption de la Vierge Marie ; le Cénacle, lieu de la dernière Cène.

Dans la vieille ville elle-même, passant du quartier musulman au quartier chrétien, les neufs stations de la Via Dolorosa, itinéraire suivi par Jésus portant sa croix. Il se termine au Saint Sépulcre, qui surmonte le Golgotha, lieu du Calvaire où Jésus a été crucifié, enterré et serait ressuscité d’entre les morts [2]. Fameuse journée !

Finalement, personne n’a été à Yad Vashem.

Lire la suite du voyage


[1Voir à ce sujet les documents du CICR, de l’ABP ou de l’ISM.

[2Pour y avoir été lors du voyage 2009, Tanguy et Anne-Claire savent que l’ambiance qui y règne est peu propice au recueillement : visite au pas de charge, plusieurs heures de file pour entrer dans la petite cavité où le corps du Christ aurait été déposé après sa crucifixion