Salam et Marwa, Camp de Aïda, Bethléem 08/04/2009

dimanche 27 décembre 2009
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Lire le compte rendu de notre rencontre avec Salam et Marwa, le mercredi 8 avril 2009

Dans le bureau d’Oussama au Centre Al-Rowwad, traduction par Marwa.

Salam & Marwa 1
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"Bonjour, je m’appelle Salam. Je vis dans le camp de Aïda. Je participe aux activités organisées par le Centre Al-Rowwad (Les Pionniers) depuis que j’ai 8 ans. J’y ai fait différentes choses et, aujourd’hui, j’anime un atelier de fitness et, parfois, j’aide Marwa dans les tâches administratives. J’étudie le « business administration » à l’Open University...

Salam, peux-tu nous expliquer ce qui est arrivé aux gens qui vivent aujourd’hui à Aïda ?

Tout a commencé en 1948, quand les Israéliens sont arrivés dans les villages palestiniens et en ont chassé leurs habitants, les ont forcés à quitter leur maison. Ces gens se sont alors installés comme ils le pouvaient dans des endroits aussi proches que possible de leur village d’origine : ainsi, par ex., la plupart des gens qui vivent aujourd’hui à Bethléem sont originaires de villages de la région d’Hébron… Il n’y avait au début aucune infrastructure pour les accueillir : ce sont les Nations-Unies qui ont organisé les premiers camps, apporté et planté les premières tentes dans lesquelles loger tous ces gens jetés sur les routes.

Quand et pour quelle raison le Centre Al-Rowwad a-t-il vu le jour ?

Le Centre Al-Rowwad s’est ouvert en 1989. Il n’y avait à l’époque que deux pièces dans lesquelles organiser les activités. Au début, Al-Rowwad a travaillé en collaboration avec la Maison des Jeunes d’Aïda, puis, petit à petit, le Centre a mis sur pied son propre programme et a proposé des activités théâtrales, des cours de Dabka (danse palestinienne traditionnelle) qui s’adressaient plus spécifiquement aux plus jeunes enfants du camp. Petit à petit, le centre s’est développé, s’est agrandi et est devenu ce qu’il est aujourd’hui.

Aujourd’hui, vous montez des spectacles et votre petite troupe a la possibilité de sortir du camp pour aller se produire à l’étranger : quel sentiment cela vous procure-t-il ?

C’est une grande responsabilité pour chacun de nous que d’aller faire connaître notre pays à l’étranger. Ce n’est pas facile, nous n’arrivons pas toujours à nous exprimer comme nous le voudrions, parce que nous avons vraiment à cœur de montrer les bons côtés de notre pays et de donner une image qui corresponde à ce que nous sommes en réalité. C’est difficile parce que nous sommes face à un public qui souvent ne connaît rien, ou pas grand chose de la Palestine ni des Palestiniens. En même temps, c’est une grande chance pour nous que de pouvoir sortir du camp et de voyager à l’étranger et, personnellement, je suis très heureuse de pouvoir parler de mon pays à d’autres gens et de participer à des échanges culturels.

Nous voudrions en savoir un peu plus sur vous deux, maintenant : Salam, pourquoi, par ex, ne portes-tu pas le foulard, alors que Marwa le porte…

Salam : Le port du voile (« hijab ») est lié à l’Islam, et la plupart des gens pensent que, dans le respect de la religion, il faut le porter. Mais tout dépend tellement de l’environnement dans lequel vous évoluez : l’endroit où vous vivez, les parents et la famille que vous avez, vos croyances, et aussi ce que vous pensez être le mieux pour vous-même. Moi, je ne le porte pas maintenant, mais peut-être qu’un jour je le porterai.

Marwa : Moi, je le porte depuis 6 ans. Avant, je ne le portais pas, et puis, j’ai senti que c’était le moment. Je me sens bien avec un voile. Parfois, j’ai envie de l’enlever, mais le plus souvent je suis heureuse de le porter parce que je sens que ça me correspond.

Hier, en faisant un tour dans le camp, nous avons eu l’impression qu’il y avait une certaine violence entre les enfants qui jouaient autour de nous, ainsi qu’à notre égard. Est-il difficile de leur apprendre à se comporter autrement, alors qu’ils vivent dans un environnement agressif (présence du mur, des miradors, des soldats armés autour du camp…)

Marwa : C’est l’objectif des activités proposées par le Centre Al-Rowwad. Elles visent toutes à leur apprendre ce que nous appelons « Our Beautiful resistance ». La plupart des enfants d’Aïda n’ont aucun endroit où aller jouer, où pouvoir exprimer ce qu’ils ressentent. Comme vous l’avez dit, ils vivent dans un environnement violent. La plupart d’entre eux ont vu ou subi de la violence de la part des soldats israéliens, mais aussi de la part de membres de notre communauté. C’est vraiment difficile de leur apprendre la non-violence mais, je pense qu’un jour, ils retrouveront un environnement normal parce que, via les activités proposées au Centre, nous leur apprenons à exprimer leurs sentiments autrement.

Dites-en nous un peu plus sur vous-même maintenant : parlez-nous de vos études, que rêvez-vous de devenir ? Souhaitez-vous avoir des enfants ? Avez-vous un amoureux ?

Salam & Marwa 2
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Salam : Au début, je ne pensais pas faire des études de « business », mais finalement, c’est un choix qui m’a semblé judicieux au cas où je pourrais un jour sortir de Palestine, ou aller dans d’autres villes de Palestine (ce qui, actuellement, est vraiment difficile à cause des checkpoints et de tout ce que les Israéliens ont mis en place pour empêcher les Palestiniens de circuler). J’ai choisi de m’inscrire à l’Open University (et donc d’apprendre seule, chez moi, sans aller suivre de cours), parce que je ne veux pas faire qu’étudier : je veux continuer à participer (comme animatrice et/ou participante) aux activités organisées au Centre… Je ne vais, en fait, à l‘université que pour présenter mes examens ou pour, de temps en temps, assister à une conférence… Mais, la plupart du temps, je suis au Centre.

Marwa : Moi, j’ai terminé mes études de « business administration » à l’Université de Bethléem en 2006. Je me suis mariée avant la fin de mes études et ai eu une petite fille : ça a donc été pour moi un réel défi que de continuer à aller aux cours régulièrement, de participer aux séminaires et de présenter les examens, et je l’ai relevé ! Ensuite, je suis restée un an à la maison, pour m’occuper de mon bébé et puis je suis allé travailler. J’ai d’abord travaillé 3 mois à Al-Rowwad dans le cadre d’un projet UNRWA , puis j’ai travaillé comme « executive secretary » au Centre de Développement de la Femme, et puis je suis revenue à Al-Rowwad et y travaille depuis un an, comme coordinatrice de la section « Femmes ».

A Al-Rowwad, nous avons différents projets en cours pour les femmes : par ex, l’atelier de « Fitness for a Beautiful Change » où nous travaillons avec des femmes qui ressentent le besoin de prendre du temps pour elles-mêmes afin de se sentir mieux avec leur famille et dans l’environnement dans lequel elles se trouvent. Nous organisons aussi des séances d’entraînement de volley-ball et de ping-pong, des cours de Dabka, spécialement pour les filles, parce que dans notre communauté, c’est parfois difficile d’être dans un groupe mixte, les parents n’aiment pas trop cela. En un mot, nous essayons de créer un environnement où les filles et les femmes se sentent en sécurité. Nous avons aussi un atelier de broderie traditionnelle (mais nous proposons des modèles plus modernes à côté des modèles traditionels) sur tuniques, pantalons… J’ai maintenant aussi un petit garçon de 6 mois. Il est né en juillet…

Une question très privée, maintenant : quel est votre rêve ?

Marwa : Mon rêve ?… Mon rêve serait d’avoir un meilleur environnement pour tous nos enfants, pour nous-mêmes… Pour pouvoir rêver, on a besoin de croire qu’il n’y a pas de frontières, de limites, mais nous, même lorsque nous rêvons, nous savons qu’il y a des murs qui ne nous permettent pas de rêver. Par ex, moi, je rêve de faire un master à l’université, mais c’est impossible, parce qu’il n’y a pas d’université ici à Bethléem où je pourrais le faire et que je ne peux pas sortir du camp.

Salam : Mon rêve est de quitter le camp de Aïda… Ici, il y a toutes ces « boîtes » construites les unes sur les autres, on n’a pas d’espace, aucune vie privée. Je voudrais partir, pas pour voyager mais pour retourner dans mon village… Parfois, c’est difficile de répondre aux gens qui vous demandent d’où vous êtes. On répond qu’on vit à Aïda, mais qu’en fait, on vient de tel ou tel village… C’est difficile de faire comprendre aux gens que nous avons été transplantés de notre pays vers notre pays, et que nous sommes des réfugiés dans notre propre pays… Je voudrais aussi réussir mes études. Je voudrais continuer à faire du théâtre ici, devenir une meilleure comédienne, continuer à travailler avec Al-Rowwad. Je voudrais, bien sûr, avoir des enfants un jour, mais pas maintenant, je n’ai que 18 ans, je suis encore trop jeune pour ça.

Pour terminer, pourriez-vous nous expliquer ces images que vous avez accrochées au mur de ce bureau, ce petit garçon, par exemple ?

Salam & Marwa 3
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Handala est un personnage dessiné par Naji al-Ali, un réfugié installé au Liban originaire du village de Shajarah (= arbre). Comme vous le voyez, il n’a que dix cheveux sur la tête qui représentent en fait son âge : Handala a 10 ans et ne grandira plus tant qu’on ne le laissera pas retourner dans son pays. Il est pieds nus et ses vêtements sont dans un triste état, signe que, comme tous les réfugiés, il est pauvre et démuni : il ne possède plus que ce qu’il avait sur lui lorsqu’il a été chassé de son village par l’armée israélienne. Handala se tient les mains croisées dans le dos et exprime ainsi son refus de faire la paix tant qu’on ne le laisse pas rentrer chez lui. Il refuse d’avoir quoique ce soit à donner en échange pour récupérer son pays. Ce pays lui appartient, lui a été volé, et doit lui être rendu sans qu’il ait à payer. Nous ne le voyons jamais que de dos parce qu’Handala a les yeux rivés sur son village, celui dans lequel il rêve de pouvoir retourner un jour… Ce petit personnage est, en fait, la conscience arabe. Il ne représente pas seulement les enfants palestiniens, mais tous les enfants arabes.

Cette clé en bois représente la clé que chaque réfugié palestinien a emportée avec lui lorsqu’ils ont été chassés de chez eux par les militaires israéliens en 1948 et 1967. [1]

Mahmoud Darwich est un poète palestinien qui parle de ce qui est arrivé à la Palestine et de la situation des réfugiés palestiniens. On récite ou chante ses poèmes lors de fêtes de mariage ou d’anniversaire. C’est triste et beau à la fois…

Ces dessins ont été faits par différents enfants, ici par Tamkeen, au cours d’une animation où on leur expliquait l’importance de prendre soin de leur environnement et de leur santé : on leur apprend qu’il faut se laver chaque jour, se laver les mains en sortant des toilettes, jeter les déchets et détritus dans les poubelles... Comme vous vous en êtes aperçu, il n’y a pas d’espace vert dans le camp. Nous essayons d’en créer un parce que c’est bon pour la santé… Créer un endroit où les enfants pourraient jouer, les familles se délasser…

Qu’est-ce que vous souhaiteriez dire aux gens qui ne viendront jamais ici ? Avez-vous un message à leur transmettre, un vœu à formuler ?

Salam : J’aimerais leur dire que nous ne sommes pas ce qu’on dit de nous dans les médias. Nous ne sommes pas des terroristes. Nous n’aimons pas tuer des gens. Nous vivons dans notre pays, la Palestine, et nous voulons qu’on nous le rende. Non, nous ne sommes pas des terroristes, nous sommes des êtres humains. Nous n’avons aucun problème avec les Juifs, ils ont leur religion, leurs croyances comme nous avons les nôtres, et nous vivons différemment, c’est tout. Mais nous avons un problème avec les Israéliens sionistes… Lorsqu’on s’intéresse à l’histoire, on se rend compte que beaucoup de pays ont été occupés. Puis les occupants sont repartis. En Palestine, l’occupant est toujours là et on doit continuer à lui résister. Il y a différentes manières de le faire, et il appartient à chacun de choisir celle qui pour lui est la meilleure.

L’objectif du Centre Al-Rowwad est de mener une « Beautiful Resistance » : via les activités artistiques proposées, le théâtre, la photographie… chacun travaille à s’améliorer en tant que personne. Devenir de meilleurs hommes et femmes est une façon de se battre contre l’occupation. Peut-être que nous ne sommes pas aussi instruits que d’autres, mais au moins, nous pouvons désormais exprimer qui nous sommes et nous épanouir.

Bien sûr, nous respectons tout type de résistance, parce que cela dépend du genre de personne que vous êtes, et nous respectons chaque personne qui se bat pour récupérer son pays et pour plus de justice.

Marwa : A tous ceux qui ne viendrons jamais ici, j’aimerais dire ceci : vous qui vivez dans votre propre pays, vous ne pouvez pas savoir ce que c’est d’être chez soi sans être chez soi. Imaginez, par ex, que si vous vouliez vous rendre à Jérusalem, pour y prier ou simplement pour visiter la ville. Jérusalem n’est qu’à une dizaine de km de Aïda, mais vous devez d’abord obtenir la permission des autorités israéliennes et ensuite faire peut-être 50 km de détour pour y arriver à cause des checkpoints et du reste... Surtout, il n’y a pas d’avenir ici pour nos enfants. Ils ne peuvent aller nulle part librement, ou alors dans les cafés à Bethléem. Et s’ils veulent sortir de Palestine, ils doivent d’abord aller en Jordanie avant de passer dans d’autres pays… Et donc, ça me fait réellement plaisir que des gens de l’extérieur viennent jusqu’ici. Cela nous aide de penser qu’ils savent que nous existons. Cela nous suffit, et je les en remercie…


[1Aucun d’eux ne doutait revenir chez lui, une fois la folie israélienne passée : ils ont donc soigneusement fermé la porte de leur maison derrière eux et emporté la clé… Malheureusement, aucun n’a pu rentrer chez lui et aujourd’hui, dans chaque famille de réfugiés, une clé inutile rouille …