Journée de la terre : conférences sur le thème de Jérusalem

mardi 29 novembre 2011
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Seconde journée de la terre, proposée par l’ABP, le dimanche 28 mars 2010
de 10h à 19h aux Halles de Schaerbeek Thème : Jérusalem.


- Introduction par Pierre Galand

- Jérusalem confisquée avec Kareem Jubran, spécialiste de Jérusalem et directeur de recherche sur le terrain à B’Tselem, et Rima Awad, du Palestinian Counseling Center de Jérusalem

- L’archéologie, outil de dépossession : avec Yonatan Mizrachi, archéologue membre de Emeq Shaveh, et Jawad Siyam, directeur du Centre d’information de Wadi Hilweh - Silwan.

- La présence palestinienne à Jérusalem : avec Elias Sanbar, ambassadeur de la Palestine à l’UNESCO

- Intervention artistique : In Spitting distance (A portée de crachat), Lecture-performance de Taher Najib

-  Projection de courts métrages sur Jérusalem ainsi que de courts métrages réalisés par l’association B’Tselem.

- Conclusion de la journée par Leïla Shahid, Déléguée générale de la Palestine et Pierre Galand, Président de l’ABP.


Jérusalem confisquée

Présentation d’un court métrage : « Jérusalem confisquée »

« Hello, I’m trying to get to Ramallah »-
« The other way. Your turn right, left »
(Barbu, mère de famille nombreuse, Russe : pas de réponse)

Rima Awad, du Palestinian Counseling Center de Jérusalem, nous présente les instruments politiques de la dépossession des Palestiniens de Jérusalem.

Jérusalem est littéralement mangé par Israël. Cette ville est important spirituellement pour les Palestiniens, les Israéliens et le monde entier. En tant que membre de la société civile, elle pense que Jérusalem doit être et rester une ville ouverte, alors que la politique générale d’Israël travaille à faire changer cette situation sur le terrain.

Il est important de comprendre le passé (background) pour bien saisir le statut légal actuel de Jérusalem :

- 1947 : résolution des NU : Jérusalem est un corpus separatum, sera administré par les NU, sera donc sous régime international. Bethléem également.
- 1948 : Israël annexe Jérusalem-Ouest.
- 1967 : Israël occupe Jérusalem-Est. La résolution 242 des NU demande à Israël de retirer ses troupes. Ce n’est toujours pas fait à l’heure qu’il est. Le but de la politique d’Israël telle que menée depuis est de veiller à ce que Jérusalem reste la capitale juive unifiée d’Israël. Ceci justifie l’annexion des terres et l’expulsion des habitants palestiniens.

Lors des discussions autour des accords d’Oslo, le problème de Jérusalem a été remis à plus tard. Depuis les années 60, il a été négligé par le monde arabe, les Européens et Israël.

Aujourd’hui, il est le principal sujet à l’agenda des politiciens.

On assiste à un véritable nettoyage ethnique sur le terrain : les habitants palestiniens sont expulsés dans le but de maintenir une majorité juive dans la ville. Ceci constitue une violation directe des droits des Palestiniens.

Israël a confisqué 34% des terres de Jérusalem-Est pour construire des colonies. La moitié de toute la population des colons de Cisjordanie et Gaza se trouve à Jérusalem, dont 1000 dans la vieille ville. Tous habitent sur des terrains acquis illégalement.

Par le creusement et la construction de tunnels dans le sol (particulièrement à Silwan), les Israéliens travaillent à contrôler le sous-sol de la ville. Il y a des travaux d’excavations près de la mosquée Al-Aqsa. Le vieux pont de l’ancien quartier marocain a été détruit. Les habitants de Silwan, Ras Al-Amoud, le Mont des Oliviers, Wadi Hilweh et Sheikh Jarrah sont chassés de chez eux, certains souvent pour la seconde fois de leur vie (toujours selon le même scénario : le dimanche après le Shabbat, ils sont assiégés par plusieurs dizaines de soldats, ou jetés à la rue à 4 heures du matin). Leurs maisons sont désormais occupées par des Israéliens. Ceci est contraire au droit international. Il faut absolument que la communauté internationale exige l’arrêt de toute colonisation. Jusqu’à présent, Israël n’a tenu aucun compte des pressions internationales.

La vie quotidienne est un perpétuel combat pour les Palestiniens de Jérusalem. Par exemple, bien qu’ils paient leurs taxes à la municipalité, il n’y a aucun service de collecte des ordures, ce qui est catastrophique pour l’environnement. Tout est bon pour arriver à diminuer la présence palestinienne, forcer les Palestiniens à quitter Jérusalem : bien qu’ils vivent, mangent, dorment et paient leurs taxes à Jérusalem, ils ne sont pas considérés comme des citoyens mais seulement comme « résidents permanents ». Ils doivent sans cesse prouver qu’ils résident bien là, sinon ils perdent leur droit de résidence (par ex. s’ils partent étudier un certain temps à l’étranger, ils risquent de ne plus pouvoir revenir). Ceci pose aussi des problèmes au niveau de la réunification familiale : depuis 2002, il est désormais impossible pour une femme de Jérusalem d’épouser un homme habitant les territoires occupés. Ceci va à l’encontre du droit de chacun de vivre une vie de famille normale. Le mur participe à l’étranglement de la ville qui est coupée, isolée des territoires occupés : les habitants de Palestine occupée n’ont pas le droit d’entrer à Jérusalem, à moins qu’ils n’aient un permis, lequel est quasi impossible à obtenir. Le mur qui entoure Jérusalem a grignoté 5 à 6 % du territoire de la Cisjordanie.

Les Palestiniens sont également soumis à des restrictions au niveau des constructions. Il leur est quasi impossible d’obtenir des permis de bâtir. Il s’agit là d’une politique réellement discriminatoire. En parallèle, 60.000 résidents palestiniens courent le risque de voir leur maison démolie. Les bulldozers chargés de la démolition commencent toujours leur travail à l’aube. Certains Palestiniens sont contraints de démolir leur maison eux-mêmes. Ils y sont forcés par les Israéliens qui, en cas de refus, leur imposer des amendes élevées. S’ils ne les paient pas, ils sont envoyés en prison, doivent payer le coût de la démolition en plus de l’amende. Devoir démolir sa propre maison est une réelle catastrophe pour les familles, pour les relations sociales et au niveau de la santé mentale des gens.

Selon la société civile palestinienne, Israël n’a aucun droit légal sur Jérusalem-Est, qui fait partie des territoires occupés. Ils ne sont d’accord de négocier que si Israël accepte de revenir aux frontières de 1967, et que Jérusalem reste une ville ouverte. Mais Israël campe sur d’autres positions.

Pour la société civile palestinienne, ce qui se passe à Jérusalem-Est un cas de nettoyage ethnique, ce qui, selon la Cour Internationale, constitue un crime de guerre qui devrait être condamné. Elle réclame une enquête du même type que celle qui a été menée à Gaza et demande à la société civile
internationale d’exercer des pressions sur ses gouvernements pour qu’ils imposent un embargo sur Israël. Que des sanctions soient prises : Israël doit rendre des comptes.

Kareem Jubran, spécialiste de Jérusalem et directeur de recherche sur le terrain à B’Tselem, fait notamment le point sur l’impact du mur comme instrument d’annexion du territoire palestinien.

Autrefois, le territoire de Jérusalem était de 7km². Aujourd’hui, avec les annexions, il couvre 70km². Beaucoup de villages voisins font maintenant partie de Jérusalem. Tandis que certains ont été placés en dehors des frontières de la ville, parce que leur population (palestinienne) était très importante, d’autres ont été annexés parce qu’il n’y avait que peu d’habitants mais beaucoup de terres.

Israël a fait passer une loi selon laquelle les habitants des villages « hors » se trouvent désormais illégalement sur le territoire, quoique vivant dans leur propre maisons et sur leurs propres terres ! En conséquence de quoi, ils ne peuvent plus ni construire ni agrandir leur maisons. Ce qui est un réel problème lorsqu’on sait que la population de Jérusalem-Est est une de celles dont le taux de croissance est le plus élevé. Autre chose : 1/3 des terres palestiniennes ont été déclarées zone verte. Impossible donc pour eux de construire. Un statut qui change bien vite, une fois que les propriétaires deviennent Juifs !

Depuis 1967, Israël n’a pas arrêté de construire des colonies à l’intérieur de Jérusalem (illégales aux yeux du droit international), tandis que les Palestiniens n’ont pas un seul nouveau quartier [1]. 70% d’entre eux vivent dans des endroits surpeuplés (3 personnes par pièce). A cause des maisons qui ont été démolies, des centaines de Palestiniens se retrouvent sans lieu où vivre, avec les conséquences que cela entraîne sur la vie quotidienne. Au niveau des écoles, il manque 1400 classes : 42% de la population totale de Jérusalem sont des enfants arabes et 9000 enfants n’ont pas trouvé de place dans le système officiel. Alors qu’on dénombre 1423 jardins publics dans les quartiers juifs de Jérusalem, il n’y en a que 12 dans les quartiers arabes. Pour 36 bibliothèques dans les quartiers juifs, il y en a 3 dans la partie arabe ; 258 infrastructures sportives côté juif, mais seulement 27 côté arabe. Tout est fait pour pousser les Palestiniens hors de la ville. 67% des familles palestiniennes vivent sous le seuil de pauvreté, dont beaucoup ont un emploi, contre 29% des familles juives orthodoxes, dont aucune ne travaille. Pour venir en aide aux plus démunis, il y a un assistant social pour 250 Palestiniens, contre 1 pour 100 habitants juifs.

Toute la politique d’Israël vise à étrangler la ville de Jérusalem. Le mur empêche les travailleurs de Cisjordanie d’y avoir accès (ils ne voient plus Jérusalem qu’en image !), alors qu’économiquement et culturellement la vie de la ville est très connectée à la Cisjordanie. Les plans prouvent que le but du mur était de faire en sorte de se débarrasser d’un maximum de Palestiniens. Il est construit à l’intérieur des frontières municipales de la ville, ce qui implique que 6000 Palestiniens qui ont la carte d’identité de Jérusalem vont finir par être malgré tout un jour exclus de la ville.

Actuellement, un habitant de Cisjordanie qui circule à Jérusalem court le risque d’être arrêté ; un habitant de Jérusalem en compagnie d’un habitant de Cisjordanie court le risque d’être arrêté pour se trouver avec un "illégal". Des milliers de cartes de résidents ont été confisquées depuis 2008, çàd que les Palestiniens ont perdu leur droit de résider à Jérusalem. Il leur faut constamment prouver qu’ils y habitent : montrer leurs factures, etc. S’ils partent en voyage ou vont étudier à l’étranger, ils ne pourront plus revenir à Jérusalem que comme touristes, leur carte d’identité étant perdue.

Concernant les arrestations menées par les Forces de Sécurité Israéliennes, il y a de nombreuses violations, y compris de la loi israélienne qui interdit l’arrestation d’enfants de moins de 16 ans. Des enfants de moins de 12 ans ont été arrêtés à Silwan et emprisonnés. D’autre part, les enfants israéliens sont utilisés pour violer les droits des Palestiniens : ils attaquent physiquement les enfants palestiniens, mais, dixit la loi juive, ils ne peuvent être arrêtés ! [2]

Tout cela n’est pas du au hasard. Ce sont des actions concertées qui visent à pousser les Palestiniens à aller vivre hors de Jérusalem en leur rendant la vie peu à peu impossible. Il s’agit là d’un "transfert silencieux". L’activité des colons s’intensifie « viciously and fiercely » de façon à changer le visage géographique et démographique de Jérusalem, à nettoyer la ville des Palestiniens.

Questions du public

- Est ce que tout n’est pas prêt pour une 3ème intifada ?

Kareem répond qu’il y a des manifestations, mais elles rencontrent une violence extrême de la part des Israéliens : les Palestiniens sont tabassés, emprisonnés ou reçoivent des amendes élevées. Il y a eu des incidents dans la vieille ville il y a deux semaines qui montrent que les Palestiniens ne vont pas accepter que la situation continue telle quelle. D’un point de vue mental, il serait anormal que ces gens n’opposent aucune résistance à l’occupation. Il semble maintenant qu’ils traversent une période de fatigue, mais l’énergie sera de nouveau là. Les gens ne font pas confiance aux dirigeants politiques, le peuple a besoin de prendre des initiatives, de prendre les problèmes en mains. Il y aura bientôt un nouveau mouvement populaire qui va avoir besoin du soutien international pour ne pas se sentit seul.

- Peut-on évaluer l’importance des colonies ?

Rend dit que l’occupation du territoire de la Cisjordanie est de 25%. La plupart des colonies sont vides ou quasi (dans certaines il n’y a qu’un garde). A Jérusalem, près de 30% sont vides. Ces habitations sont un investissement économique mais ne répondent pas à un besoin, si ce n’est celui de prouver /créer de nouveaux « faits sur place »

- Comment ces colonies sont-elles financées ?

Soit ce sont des "terres d’Etat", soit le financement vient de compagnies privées, ou d’organisations diverses, par exemple il y a un milliardaire américain juif, qui achète des terrains

- Quid de l’impact ou du succès de la manifestation culturelle de 2009 « Jérusalem, capitale culturelle du monde arabe » ?

Beaucoup d’activités ont été interdites, le théâtre palestinien fermé, et ce malgré un soutien international, dont celui du Consulat de France et d’autres pays européens qui donnaient par là le signal qu’ils continuaient à soutenir les habitants de Jérusalem.

Projection de deux courts-métrages tournés par B’tselem :

1. Une jeune fille en pleurs explique comment les soldats sont entrés chez elle, ont cassé la porte et pris ses affaires. Elle s’approche des soldats qui la repoussent, fouillent son sac : « ce sont mes livres rien d’autres ! »

2. Maison, explosion, démolition. « They wiped out my past, my present, my future. Je dois tout recommencer à zéro » « Nous voulons toujours la paix. Moi, j’étudie la démocratie et les droits de l’homme »


L’archéologie, outil de dépossession

Yonatan Mizrachi, archéologue, membre de Emeq Shaveh, nous démontre comment l’archéologie à Jérusalem est souvent utilisée à des fins d’instrumentalisation politique.

Emek Shaveh est une organisation qui regroupe des archéologues et des résidents de Silwan qui s’intéressent au rôle que joue l’archéologie dans le conflit israélo-palestinien. Ils pensent que les trouvailles archéologiques ne devraient pas être utilisées pour prouver le droit de propriété d’une nation, d’un peuple ou d’une religion sur un lieu. Leur but est d’attirer l’attention sur l’instrumentalisation qui est faite du passé dans le conflit israélo-palestinien. Ils refusent que l’archéologie soit utilisée pour légitimer des actes qui nuisent gravement aux Palestiniens. Ils défendent l’idée d’activités archéologiques conjointes avec les résidents locaux. [3]

Jérusalem est un lieu important pour les Palestiniens et pour les Israéliens. Actuellement, la majorité de la population au sud de la vieille ville est palestinienne. Dans le passé, il y avait davantage de Juifs, ce qui sert d’excuse ou d’explication aujourd’hui aux autorités israéliennes pour justifier leurs droits sur la ville.

Silwan se situe au sud-est du Mont du Temple/Esplanade des Mosquées (Haram el Sharif). Ce village palestinien est devenu au cours du temps un important quartier résidentiel de Jérusalem-Est. On y compte quelques 40.000 Palestiniens et 400 colons juifs. Les habitants palestiniens sont considérés comme des résidents (non pas des citoyens) d’Israël.

Mais Silwan est aussi un site archéologique important : c’est là que se situeraient les ruines de l’ancienne « Cité de David ». Le site archéologique fait partie du village. Certaines fouilles ont été faites dans le passé, d’autres sont plus récentes. Aujourd’hui, le site est totalement géré par Elad, une organisation de colons soutenue financièrement par le gouvernement israélien ; aucune différence n’est plus faite entre la « Jérusalem antique / Cité de David » et le village de Silwan. Depuis 1967 (annexion d Jérusalem), Israël a promulgué des lois qui font de Jérusalem un territoire israélien. Les colons ont désormais tout pouvoir sur le terrain. Ils prétendent creuser pour retrouver le passé « pour le bénéfice de tout le monde ». En fait, ils recherchent tout ce qui leur permettra de dire qu’ils ne sont pas « des mauvais » venus prendre des terres appartenant à d’autres. L’important est de légitimer tous leurs actes aux yeux de la population d’Israël, et plus largement de la communauté internationale. « Nous sommes plus que des colons, nous investissons dans un héritage important », disent-ils. Le gouvernement israélien et les colons travaillent main dans la main sur des projets touristiques, visant à transformer le village de Silwan en zone touristique. « Nous sommes peut-être en minorité en tant que colons, mais voyez le nombre de personnes qui viennent voir l’histoire biblique », disent-ils. Et en effet, il y a beaucoup de visiteurs israéliens et étrangers (pas de résidents palestiniens), pour qui il semble évident que la Jérusalem biblique se trouvait là, et que, donc, les Juifs ont le droit d’être là.

Comme l’a dit G. Orwell dans 1984 : « Celui qui contrôle le passé, contrôle l’avenir. Celui qui contrôle le présent contrôle le passé ». Les Israéliens utilisent le passé pour proclamer le droit d’Israël à prendre possession de cette ville, alors que le passé de Jérusalem n’appartient pas à une seule culture ni à une seule religion. Les résidents palestiniens font partie de ce passé et de ce présent.


(détail carte)

Des tunnels sont creusés par l’Autorité Israélienne des Antiquités (IAA) dans la vieille ville et à Silwan sous couvert scientifique. Mais il s’agit en fait de poser les fondations d’un tourisme idéologique à connotation politique. Il est difficile d’obtenir des informations sur les lieux exacts et les objectifs des fouilles. Tous ces secrets ne font évidemment qu’éveiller la suspicion quand à la réglementarité de ce qui est fait : les fouilles se font à partir de la surface, couche après couche, jusque tout en bas. Ce faisant, il y a beaucoup de dégâts au niveau archéologique, dont une impossibilité à dater les différentes couches. Cette archéologie en sous-sol est un réel problème car elle cause de nombreux dégâts aux structures actuelles (routes, maisons, bâtiments).

Il est clair que les fouilles jouent un rôle important dans le conflit. Elles donnent une légitimation professionnelle : « le passé nous appartient. Si nous trouvons une couche en lien avec le passé juif, le sous-sol nous appartient, donc le lieu est à nous ». Selon Yonathan, il y a une grande différence entre l’archéologie et l’histoire : l’archéologie ne se préoccupe pas de savoir à qui appartient la culture ancienne. Si vous faites des fouilles à Jérusalem, vous pouvez apprendre des choses sur la ou les cultures anciennes, sur les gens qui vivaient ici il y a 5000 ans. Avec l’archéologie, il s’agit de comprendre le développement d’un lieu. Mais cela ne devrait pas se retrouver dans les mains d’une culture ou d’une religion spécifique. Malheureusement, de toute façon, les croyances des gens seront toujours plus fortes que ce que l’archéologie peut montrer.

Jawad Siyam, directeur du Centre d’information de Wadi Hilweh - Silwan, fait état des progrès de la colonisation à Silwan et de son impact sur le quotidien des habitants.

Les colons aujourd’hui contrôlent l’Etat et la police. La municipalité de Jérusalem ne peut plus prendre de décisions sans eux. Il n’y aucune loi à Silwan.

Les Palestiniens sont considérés comme des personnes radicales qui ne veulent pas des colons. Mais ce sont les colons qui ont un agenda idéologique de transfert, dans lequel personne n’existe. Les habitants ont protesté contre l’accord passé avec différentes chaînes de TV arabes pour ne pas donner une couverture trop large à l’histoire du tunnel que les Israéliens creusent sous Silwan [4]
. Les colons ont dit à Jawad : « Raconte la vraie histoire quand tu iras parler sur la chaîne Al-Jazeera. Dis-leur que tu n’es pas d’accord avec notre projet de créer un village pour les touristes ». Jawad a été arrêté, accusé d’avoir causé des dommages à la "Cité de David". Toutes les manifestations sont suivies de tirs, d’arrestations et de démolitions de maisons. Les arrestations sont quotidiennes à Silwan. Les soldats gardent les enfants jusqu’à 11 ans, relâchent les plus petits après les avoir terrorisés.

2020 est la date à laquelle il faudrait que les Juifs soient en majorité à Silwan. L’expulsion des habitants de Silwan se fait en force ou en douce. Certains des colons prennent les maisons manu militari, d’autres utilisent des intermédiaires qui viennent de Jordanie pour 3-4 semaines de vacances et finissent par acheter les maisons pour les colons. Il y a bien sûr toutes sortes de Palestiniens : certains travaillent avec les Israéliens…

Qu’on ne vienne pas me parler d’archéologie pour justifier ces expulsions, dit J. Syiam. D’abord, ce n’est pas une science exacte. Il reste difficile de dater les choses et, comme l’a très bien dit Yonathan, avec l’archéologie, il ne s’agit pas de prouver quoi que ce soit, mais de se faire une idée du développement des peuplements. Mais comment faire de l’archéologie au bulldozer ??? Les démolitions de maisons causent de véritables petits tremblements de terre qui endommagent les rues et les bâtiments voisins, comme l’école, et probablement le sous-sol. 60% des maisons d’Al-Bustan ont été détruites. Selon les colons, « les habitants n’avaient pas le droit, la permission de les construire là. » Admettons, dit J. Syiam, mais alors pourquoi ne leur laissent-ils pas leur terrain ? Simplement parce qu’il ne s’agit pas en fait de voir ce qui est légal ou illégal. Il s’agit de TOUT prendre. Et lorsqu’ils viennent pour démolir votre maison, ils ne vous laissent pas le temps de la vider. Ils emmènent des gens à eux pour le faire. Cela vous coûte 12.000 euros.

Au niveau de la situation économique : l’aire de parking est fermée. Les touristes ne viennent plus, effrayés. Quand ils viennent visiter les lieux, ils traversent Silwan en courant. Les habitants ne peuvent plus rien leur vendre. La plupart des touristes croient qu’ils vont dans la "Cité de David". Ils n’ont aucune idée de l’existence de Silwan et de ses habitants.

Projection d’une vidéo sur le hammam El-Ayn. "Hammam Al-Ayn and me", de Nihad Sabri Markesto.


La présence palestinienne à Jérusalem

Elias Sanbar, ambassadeur de la Palestine à l’UNESCO, parle de la mutation inquiétante de la colonisation : installation de concentrations humaines au milieu de Palestiniens sans autre objectif que de leur rendre la vie impossible.

La ville de Jérusalem a une dimension universelle intrinsèque à sa qualité de ville sainte. C’est le seul endroit sur terre où différentes religions se partagent un même lieu. C’est cette cohabitation qui rend l’espace pesant.

Il est évident que personne ne peut négocier des proportions dans l’attachement ou la foi religieuse, ni établir des hiérarchies divines. Mais Jérusalem a une autre dimension, qui est la seule sur laquelle on peut négocier : c’est aussi une ville tout court (= à ne pas considérer comme un lieu exceptionnel) qui fait partie des territoires occupés. Pour les Palestiniens, elle est destinée à devenir le centre de leur souveraineté. Elle donnera sa légitimité à l’ensemble du territoire palestinien. Elle a une dimension politique importante.

C’est évidemment difficile de faire cette distinction quand on est sur les lieux et on a trop souvent mélangé la négociation sur la souveraineté avec la question de la gestion pratique de l’accès aux lieux religieux et de la liberté du culte, en rendant la première impossible. Il y a eu d’ailleurs des propositions délirantes, comme celle de Clinton qui proposait une souveraineté juive sur le sous-sol, une souveraineté palestinienne sur le sol - il n’a désigné aucune souveraineté pour le ciel…

Nous ne négocions pas avec la foi. Par contre, du point de vue du droit, Jérusalem-Est fait partie des territoires occupés et il faut s’en tenir à ça. C’est la seule manière de sortir de l’impasse politique.
Malheureusement, dans la Résolution 242 des NU qui impose des conditions de respectabilité aux Palestiniens pour accéder « au club », la question de Jérusalem n’est pas abordée : la ville n’est même pas citée. Jérusalem n’est pas et ne peut pas être la seule propriété de l’un ou de l’autre. C’est une ville universelle. Mais elle est la capitale de la Palestine. Rappelons-nous les paroles de Shimon Peres qui a dit aux Palestiniens « on vous laissera venir prier, pourquoi vous inquiéter ? » Mais ce n’est pas la question.

A côté de cette confusion entre l’universel et le politique, il y a un autre très gros problème qui se pose depuis quelque temps : la très grave mutation de la colonisation. Depuis la fin du 19ème siècle, toutes les implantations juives, colonies, kibboutzim, sont en permanence sur les hauteurs, entourées de fils barbelés, avec des tours de contrôle. Pendant un siècle, toutes les implantations ont eu ce caractère sécuritaire, étaient isolées des populations palestiniennes, et cherchaient à englober des terres, à les vider. Depuis deux ou trois semaines, il y a une rupture radicale avec cette façon de faire. Prenons l’exemple de Ras Al-Amoud, un quartier pauvre de Jérusalem-Est : deux casernes viennent d’y être construites, soit 600 chambres. C’est un nouveau type de colonie, cette fois implantée massivement au milieu de la population palestinienne. A Sheikh Jarrah, c’est un hôtel qui a été transformé en 20 unités de logement (ce qui a provoqué une crise entre Obama et Netanyahou) et qui constitue une nouvelle colonie, en fait la plus grande colonie juive à l’heure actuelle dans un quartier palestinien.

A la place de l’encerclement, on installe de fortes concentrations démographiques au sein même d’une autre communauté. Il est évident que cela rend la vie impossible aux Palestiniens. La mutation est qu’en fait on assiste à un transfert de la population comme en 1948. Sharon l’a clairement annoncé : « Je suis venu terminer ce que Ben Gourion a laissé inachevé. »

La tentative de mainmise sur Jérusalem-Est compte sur la confusion religion/souveraineté. Tout vise à créer une migration forcée dans le but (avoué) de vider le pays de Palestiniens.

Colonisation du transfert, expulsion, remplacement : on renoue ici avec les fondements-mêmes du mouvement sioniste : il n’y a pas de place pour 2 Etats en Israël-Palestine. Aujourd’hui, on apprend une mauvaise nouvelle par jour.

Si les USA bloquent un jour la colonisation, il faudra alors faire attention à l’ordre du jour des négociations : par quoi commencer ? Il faudra d’abord décider où faire l’Etat palestinien - contrairement à ce qui se passe actuellement : la démarche d’Israël est de prétendre faire des négociations mais sans jamais dire où se situera l’Etat palestinien et jusqu’où (important au niveau de la juridiction : si un chauffard israélien est poursuivi par un motard de la circonscription palestinienne : quid ?). En second lieu, il faudra parler de l’avenir pour Jérusalem-Est. Que la communauté internationale soit claire : la ville fait-elle partie des territoires occupés ou non ? Jusqu’à présent, l’ordre du jour était inversé : on discutera le "où" à la fin, après la sécurité, après le problème des réfugiés. Enfin et seulement alors, il faudra parler de la configuration de cet Etat palestinien. Si on commence par les frontières, cela permet de sauter l’obstacle infranchissable de la question des colons.

Le problème est la confusion entre archéologie et histoire. L’archéologie du 19ème a été une archéologie chrétienne anglicane. La Bible a été prise non pas comme un mythe mais comme un livre de faits réels dont les traces vont êtres trouvées dans les fouilles [5]. Or il y a des traces hébraïques, philistines, cananéennes à Jérusalem. Comment alors pouvoir légitimer la place d’un peuple par rapport à celle d’un autre ? Cet exclusivisme israélien légitime l’exclusion du peuple palestinien.

La Palestine, c’est quoi ? Quand on a posé la question à Arafat, il a répondu que les Palestiniens n’avaient pas de problème avec l’idée que cette terre soit plurielle. Pour lui, elle est juive, chrétienne et musulmane… Il l’a dit dans cet ordre-là.

En conclusion, E. Sambar répète que Jérusalem est au centre du problème en tant que lieu qui va devenir la capitale de la Palestine et lieu où s’expérimente la mutation de la colonisation.

Questions du public

Comment les Palestiniens pourraient-ils s’y prendre pour faire avancer les choses ? L’aurorité palestinienne devrait-elle s’entendre avec ou supplanter le Hamas ?

Il y a une séparation très profonde entre Gaza et la Cisjordanie, où le peuple est spectateur, pas partie prenante. La question est de savoir qui parle pour la Palestine, qui tient la carte de la Palestine. Arafat s’est battu pour que personne ne parle à la place de l’acteur palestinien. Mais il a perdu. Désormais, les décisions sont prises au Caire, au Qatar. La réconciliation ne dépend pas que des acteurs palestiniens mais est soumise à des questions extérieures. Ainsi la Syrie est réticente à ce que l’Egypte parraine, et vice-versa…

Quand à l’Autorité Palestinienne (AP) : le pari sur la paix n’a cessé d’être négatif, depuis 30 ans les négociateurs reviennent les mains vides (luttes internes : traîtres ou idiots ?), mais c’est pratique de tout mettre sous un même mot : AP – tous des voleurs. Cependant, la distinction est porteuse d’injustice : le pouvoir palestinien c’est le Fatah et le Hamas.

Réaction des Juifs : lueur d’espoir ou plus grand désespoir encore ?

Il faut discerner le raisonnement convaincant et le vécu. Les "ouverts" disent oui, bien sûr, mais au moment du passage à l’acte les peurs reviennent. C’est compliqué à gérer car cela relève d’un profond traumatisme. La seule solution est d’arriver à instaurer un début de normalité : les gens alors arriveront à comprendre que ça ne tue pas. Il faut devancer le peuple. La question n’est pas de convaincre tous les israéliens, mais y a-t-il des dirigeants capables de convaincre les israéliens ?


[1Pour obtenir un permis de construire, les Palestiniens doivent passer par 11 comités différents et par l’IAA. Outre que cela coûte cher, personne n’y parvient.

[2Cf. la vidéo tournée à Silwan par B’tselem.

[3Voir le petit documentaire sur les relations entre archéologie et histoire à Jérusalem.

[4De la même manière, les médias ne couvrent pas une série d’activités menées par les Palestiniens.

[5Prenons la bataille de Jéricho. Les remparts, les anges, les trompettes. Mais l’archéologie a retrouvé les murs de Jéricho intacts. Question : la bataille a-t-elle vraiment eu lieu ? Cela fait débat à la Knesset. Mais ce fait-même d’en débattre « œuvre à la destruction d’Israël »...?! On est dans du mythe, lequel permet, légitime l’expulsion des Palestiniens.