Visite de l’exposition "Briser le silence"

samedi 24 mars 2012
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Expo Photo « Breaking the Silence »
1-17 décembre 2011, Les Halles

« L’organisation israélienne Breaking the Silence a collecté et compilé plus de 2500 heures d’interviews de soldats après leur service militaire obligatoire de 3 ans, entre autre à propos de la vie quotidienne à Hébron. Comment les soldats voient-ils leur mission/devoir de protéger les colons Juifs installés à Hébron, ville palestinienne dont la population est majoritairement composée de Palestiniens ? Comment la présence militaire israélienne en affecte-t-elle la population civile ?

L’exposition a pour but de parler du dilemme et des questions éthiques auxquels les soldats israéliens sont confrontés. Elle présente une centaine de photographies prises par les soldats dans l’exercice de leur fonction au sein des Forces Armées Israéliennes. Des ex-soldats israéliens, membres actifs de “Breaking the Silence” accompagnent les visiteurs et parlent de leur mission en Cisjordanie et dans les autres territoires occupés de Palestine. » Les Halles


1. Accueil et Introduction à l’exposition

2. Commentaires sur certaines des photos exposées

3. Questions-réponses


Les groupes de visiteurs sont accueillis par de jeunes Israéliens dans la vingtaine, tous ex-soldats de l’IDF (Israeli Defense Force). Par équipe de deux, ils commentent la visite de l’expo-photo. Nos deux guides s’appellent Simcha Levental et Avishar Stollar.

1a. Histoire du projet « Breaking the Silence ».

- Simcha Levental se présente : il est israélien. Aujourd’hui, il a 29 ans. Il a servi dans l’armée israélienne à Hébron entre Novembre 2000 et Novembre 2003. Une fois rentré chez lui, il a revu certaines des personnes avec qui il avait fait son service. Ils ont reparlé de ce qu’ils avaient vécu durant ces 3 années : « Nous nous sommes rendu compte que nous nous sentions tous très mal à l’aise par rapport à ce que nous avions fait durant notre service militaire et aussi, par rapport à la distance énorme qu’il y avait entre ce que nous avions vécu et ce que nos familles s’imaginaient de la situation là-bas. Nous avons ressenti la nécessité de faire quelque chose pour empêcher que cela continue ».

Leur première idée a été que chacun d’entre eux rédige un texte sur son expérience personnelle. Ensuite, ils ont fait une sélection parmi toutes les photos qu’ils avaient prises pendant leur service militaire. Ils n’ont pas voulu prendre les plus horribles, mais plutôt celles qui témoignaient de la vie et du travail quotidien des soldats cantonnés à Hébron. Ils ont apporté le tout à Tel Aviv et ont invité le public à venir voir l’exposition qu’ils ont appelée «  Amener Hébron jusqu’à Tel Aviv  ». Le but poursuivi était de combler le fossé qui existe entre ce que les Israéliens (pensent qu’ils) savent sur le conflit et ce que les soldats ont vécu, ce à quoi ils ont assisté et participé : ces jeunes ex-soldats voulaient que le public sache ce qu’est l’occupation en réalité.

«  Nous ne savions pas du tout comment le public réagirait. Vu qu’en Israël, tout le monde fait son service militaire pendant 3 ans, tout le monde sait ce qui s’y passe et nous pensions que nous n’avions pas grand-chose de nouveau à dire… Mais les gens se sont montrés très intéressés par les messages que nous passions. L’expo-photo de 2004 a été un succès. Elle a reçu une importante couverture médiatique. 800 personnes sont venues, pour la plupart des gens qui, comme nous, venaient de terminer leur service, et ils nous ont confié que tout ce que nous disions et montrions de notre expérience à Hébron, ils pouvaient en dire autant sur ce qu’ils avaient vécu dans d’autres endroits où ils avaient servi (Gaza, par exemple…). »

Bien sûr, Simcha et ses amis savaient qu’une seule et unique exposition ne pourrait rien changer. D’autres anciens soldats ont rejoint leur petit groupe : c’est ainsi que « Breaking the Silence » est né, une organisation dont le but est de récolter le témoignage de tous les soldats qui souhaitent parler et raconter leur histoire. Jusqu’ici, 750 soldats ont été interviewés et leurs témoignages ont été publiés via tous les média possible (livres, internet…)

« Notre message est clair : le public doit prendre ses responsabilités par rapport à une réalité qu’il a créée. L’armée israélienne dit d’elle-même qu’elle est l’armée la plus morale au monde. Tout ce qu’elle fait est censé être directement en lien avec la sécurité du pays… “Breaking the silence” montre que ce n’est pas tout à fait le cas. Il faut que les gens en Israël comprennent qu’occuper des territoires par la force militaire ne peut être fait “de façon morale”. »

*** « Je crois que ce qui m’a le plus troublé et effrayé à Hébron, c’est un pouvoir qui échappait à toute réglementation, un pouvoir incontrôlé, et les choses qu’il pouvait faire faire aux gens. Un jour, on nous a dit : “La tranquillité n’est pas nécessairement une bonne chose, et s’il n’y a pas de troubles, nous en créerons.” » *** [1]

1b. Mise en condition des jeunes (futurs) soldats

- Avishar Stollar se présente : il a 28 ans et est issu d’une famille de laïques cultivés, une famille « de gauche et libérale » selon la définition qu’en donnent les Israéliens. Comme beaucoup de soldats, il a servi dans l’infanterie, dans la région du sud d’Hébron et ce, entre 2001 et 2004. Son histoire, nous dit-il, commence bien avant qu’il n’entre à l’armée. Il l’appelle “Comment on s’adapte au rôle d’occupant” :

«  J’ai grandi à côté d’Haïfa. Je n’avais jamais mis les pieds en Cisjordanie, alors qu’elle ne se trouve qu’à 40 km (soit une demi-heure) de chez moi. Mais, à partir de ce que j’en entendais dans les média (les attentats-suicide…), je m’étais fait une idée assez claire de cette deuxième année de la Seconde Intifada - qui avait été très violente, et aussi de ce pourquoi j’entrais à l’armée. J’avais le sentiment que mon pays était en guerre et que faire mon service, c’était participer à assurer la protection d’Israël ».

« Le service militaire est un constituant important de l’identité israélienne : nos grand-pères l’ont fait, nos pères. C’est notre devoir de citoyen. En Israël, nous sommes tous élevés dans l’idée de devenir un jour soldat, et il est évident pour chacun de nous d’entrer dans une unité de combat après nos études secondaires ».

« J’ai reçu une formation pendant 8 mois. Pendant 7 mois et deux semaines, j’ai appris des choses qui n’avaient rien à voir avec ce que j’aurais à faire en Cisjordanie : on nous a préparé pour le combat, comme si nous allions (par exemple) prendre des collines en Syrie. Ce n’est que durant la dernière semaine de notre formation qu’on nous a donné des informations susceptibles de nous préparer à notre mission en Cisjordanie : comment utiliser des balles en caoutchouc, comment arrêter quelqu’un, comment respirer du gaz lacrymogène... Deux petites heures seulement ont été consacrées à la façon dont nous devions nous comporter dans les checkpoints et encore : nous n’avons reçu que des informations théoriques (comment réagir face à une femme enceinte, par exemple), rien sur l’éthique ou la morale. »

« Voici le discours qu’on nous a fait à notre arrivée : nous devions savoir qu’il n’y a “pas de meilleure sensation que celle de tuer un terroriste ”. Et on nous a montré des photos de Palestiniens morts... C’était la première fois que je voyais des morts, mais je me suis dit : “ Voilà ce à quoi les Israéliens doivent arriver ”. Et j’ai ressenti une certaine excitation à cette perspective. Il me semblait que faire mon service militaire en Cisjordanie, ce serait comme de jouer à un jeu vidéo : il y aurait des courses, des tirs… L’idée d’être soldat, ça vous échauffe les sens… »

*** « … car servir dans les territoires, c’est tout sauf s’endormir. C’est une “défonce”, une sorte de défonce négative : vous êtes tout le temps crevé, vous avez constamment faim et envie d’aller aux toilettes, vous avez tout le temps peur de mourir, vous n’avez qu’une idée en tête : attraper un terroriste. C’est une vie sans repos. Même quand vous dormez, vous dormez mal. Je ne me rappelle pas avoir une seule fois bien dormi à Hébron. Quand je rentrais chez moi, je tombais endormi, et quand je me levais - wow, ça c’était dormir ! Pas besoin que ce soit longtemps…. C’est tout simplement une expérience que personne ne devrait vivre. Ca vous nique le cerveau. C’est être un animal pourchassé, un animal qui chasse, un animal… ce que vous voudrez… » *** [2]

Avishar continue : « J’étais stationné à S., près d’Hébron en juillet 2002. Là, on nous a fait un autre discours à notre arrivée sur place : “Dorénavant, il vous faudra montrer aux Palestiniens qu’il y a un nouveau Sheriff ici, qui décide de ce qui est bien et de ce qui ne l’est pas”. En fait, la distinction entre ce qui est bien et ce qui est mal est floue. Vous l’apprenez au fur et à mesure. Mais une chose est claire : tout ce que vous avez appris sur la différence à faire entre l’un et l’autre perd toute pertinence à l’armée. Par exemple, une bonne attitude est de “ne pas s’en prendre à un colon”.

« Comment apprenez-vous à être “le nouveau Sheriff” ? Principalement en développant le sens de la “camaraderie” : ne faire plus qu’un avec vos amis, en toute circonstance. Apprendre qu’ils sont les seuls qui surveillent vos arrières, les seuls qui vous comprennent, mieux que ne le peuvent votre petite amie et votre famille. Et n’y a pas d’autre code moral que celui-là… Et que les Palestiniens sont des terroristes. »

*** « Ce qu’il y a d’énorme avec Hébron, et qui vous atteint plus que toute autre chose, c’est l’indifférence totale qui naît en vous... C’est difficile de vous faire comprendre l’espèce de mer d’indifférence dans laquelle vous nagez tout le temps que vous y êtes... Je peux essayer de vous l’expliquer un peu, en vous racontant des petites anecdotes, mais ça ne suffira pas pour que vous compreniez bien. » *** [3]

«  La deuxième chose qui vous aide à vous comporter comme “le nouveau Sheriff”, c’est le choc que vous avez en arrivant pour la première fois en Cisjordanie. Il n’y a que deux choses claires : qui est quoi (“les Palestiniens sont l’ennemi”) et que faire (“tirer”). Mais la réalité dans laquelle vous vous trouvez plongé n’a rien à voir avec tout ce que vous avez fait, appris et entendu pendant vos mois de formation. On vous a entraîné à la guerre et vous vous retrouvez à faire le chien de garde, à faire les trois-huit, être de garde huit heures pendant lesquelles vous n’avez en fait strictement rien à faire... L’ennui engendre la frustration, laquelle a pour conséquence que vous n’arrivez plus à comprendre pourquoi vous êtes là. Et ça vous conduit à faire des choses que vous n’êtes pas censé faire. Un exemple : une des choses qu’on vous apprend à l’armée, c’est de ne jamais pointer une arme chargée sur quelqu’un sauf si vous avez dans l’intention de le tuer. Mais, comme vous pourrez le voir sur une des photos de l’expo, des soldats le font, juste pour s’amuser. Et donc l’idée-même de ne pas mettre une vie humaine en danger (ici, celle d’un Palestinien) a perdu son sens sacré. »

*** « Nous roulions dans Bethléem et faisions respecter le couvre-feu. Le commandant- adjoint du peloton nous a donné l’ordre to tirer quelques grenades de gaz vers un balcon où une famille palestinienne était en train de manger tranquillement une pastèque. Parce qu’ils étaient hors de leur maison - ils étaient sur leur balcon et donc violaient le couvre-feu... Et aussi parce que, sûrement, ils nous observaient et planifiaient une attaque contre nos forces. Le soldat a tiré quelques grenages en direction du balcon, et puis le commandant-adjoint de la patrouille et un autre soldat ont parié sur qui gagnerait au "jeu" d’en tirer jusqu’à l’intérieur de la maison. Et chacun à son tour, ils ont essayé d’en lancer à l’intérieur de la maison. » *** [4]

Avishar grimace : « La plupart des choses que vous faites, vous les faites complètement au hasard. Voyez cette photos : elle illustre une situation très commune : des Palestiniens sont arrêtés en rue, les soldats vérifient leur carte d’identité, les fouillent, puis les renvoient. Comme ça, sans raison spéciale. »

*** « … A un certain point, la chose la plus excitante dans notre compagnie était de faire un concours à celui qui pourrait contrôler le plus de cartes d’identité possible pendant un tour de garde donné. » *** [5]

*** « Si on soupçonne qu’un terroriste se cache dans une maison, OK, qu’on y entre. Mais entrer dans une maison comme ça, au hasard : voilà, celle-là par exemple, oh, c’est marrant, elle porte un numéro en chiffres arabes que je ne peux même pas à lire. J’avais envie d’entrer là, c’est ce qu’on fait. On fouille partout, on commet un peu d’injustice, on a bien sûr réaffirmé notre présence militaire…. Et puis, on s’en est allés. » ***

Avishar explique : «  C’est une analyse statistique qui est à la base de cette façon de procéder : si on fouille toutes les maisons, si on contrôle tous les gens qui passent par le checkpoint, il y a de grandes chances qu’on en trouve un qui a un fusil et est un terroriste... Pour pouvoir croire que ça a du sens pour vous d’être là et de faire ce que vous faites, vous trouvez une justification militaire à l’énorme pouvoir qui est entre vos mains : vous pensez à l’immense responsabilité que vous avez. Vous pensez que vous êtes le dernier bastion entre votre famille et les terroristes. Votre monde n’est plus qu’en noir et blanc. D’un côté, il y a les gens à protéger, de l’autre, l’ennemi, que ce soit un homme armé ou juste un piéton dans la rue, n’importe quel civil qui se trouve au mauvais endroit au mauvais moment. Commencer à vous poser des questions et à douter ? Non. Jamais. »

Shimcha complète : «  Cette façon tout à fait aléatoire d’agir se base sur un concept très commun : montrer que vous êtes là. Vous assurer que la société palestinienne est bien consciente que les militaires sont partout tout le temps… Une de mes missions a consisté à me rendre dans un village pendant la nuit et à mettre le feu à des bidons d’essence de façon à ce que le matin, en se réveillant, les Palestiniens pensent que l’armée est venue pendant la nuit, même s’ils ne savent pas pour quelle raison. Et donc, vous organisez des patrouilles aléatoires, contrôlez des cartes d’identité et fouillez les gens au hasard. Il ne tient qu’à vous ou à votre unité. Et ça peut dépendre du fait que votre copine vous a énervé au téléphone la veille, ou que le commandant ait ou non envie d’impressionner quelqu‘un. Il vous enverra en mission : “Va contrôler 150 cartes d’identité !” et vous commencerez à contrôler tout le monde au checkpoint, vous prendrez des cartes d’identité, en vérifierez le contenu par radio, comparerez les informations avec la bases de donnée, les enverrez aux Services Secrets. Et, au lieu de passez 5 minutes au checkpoint, la personne que le soldat “en mission” a choisie au hasard est mise sur le côté et on la fait attendre à genoux pendant des heures, pendant que le soldat se grille une cigarette… Quel pouvoir on a ! »

(Colons armés circulant dans une rue d’Hébron fermée aux Palestiniens)

*** « Un Palestinien qui veut traverser une rue, même pas une rue principale, juste une simple… rue, doit contourner tout le centre de la ville pour pouvoir arriver à sa destination. Et donc quelqu’un qui veut aller rendre visite à son cousin qui habite en face - et, sachez-le, c’est une ville de collines tout en montées et en descentes - devra faire tout un détour, contourner le centre-ville, pour y arriver. Et bien sûr, il devra passer par un nombre incalculable de barrières et d’obstacles tout du long. » ***

*** « Nous avions dressé un barrage routier temporaire. Je ne me rappelle plus pourquoi mais, pour une raison ou une autre, j’avais pris les ordres très au sérieux. Et lorsque deux femmes sont arrivées de Balata [un camp de réfugiés près de Naplouse] à un moment où ce camp était sous couvre-feu, j’ai demandé par radio au commandant de patrouille ce que je devais faire d’elles. Il m’a dit de "les laisser s’assécher (dry up)" 4 heures au checkpoint, ainsi que le conducteur de taxi qui les avait amenées. » ***

*** « Et un soldats d’approche de lui, l’arrête et le fouille. Et ses enfants sont là, sa famille. Et c’est embarrassant pour lui… Arrive un moment où vous vous fichez complètement de tout – une personne âgée, un jeune – vous les contrôlez tous de la même façon… » ***

Nous aurions mille questions à poser à nos deux jeunes guides, mais, à leur demande, nous les gardons pour la fin de la visite. En effet, nous disent-ils, il se peut qu’elles trouvent réponses dans les commentaires qu’ils se proposent de nous faire sur certaines des photos exposées.

Le groupe se scinde en deux. Simcha entraîne à sa suite la moitié d’entre nous. Les autres se rassemblent autour d’Avishar qui nous laissent lire la ***légende*** (en fait, un extrait des interviews menées par l’organisation "Breaking the Silence", voir www.breakingthesilence.org.il ) accompagnant une première photo. Les commentaires d’Avishar vont nous permettre de prendre la mesure de ce que l’IDF a fait (et continue à faire encore aujourd’hui) subir aux Palestiniens des territoires occupés...

2. Commentaires sur certaines des photos exposées.

Photo 1 : hommes assis à même le trottoir, mains liées et yeux bandés. Attente dans la nuit

*** « On pouvait garder une personne pendant 6 heures avec nous au poste, ou l’emmener dans un autre lieu, yeux bandés, et le faire s’asseoir et attendre ou lui faire faire le nettoyage, ou des choses du style, pendant plusieurs heures. Le genre de choses qui mettent vraiment les gens dans l’incertitude quant à ce qui va leur arrive. Et ce, en guise de punition. » *** 

Commentaire d’Avishar : « Ces Palestiniens n’ont pas été arrêtés (“arrested”). Dans le cas d’une arrestation, les Services Secrets traînent les gens hors de chez eux. Ici, il s’agit de Palestiniens que les soldats retiennent (“detain”) parce qu’ils veulent les punir pour une raison ou une autre - ils se trouvaient à l’extérieur lors d’un couvre-feu, ils ont répondu à un soldat, ou c’est un berger dont les moutons ont bloqué le passage à un soldat…. Au hasard. On leur attache les mains derrière le dos, on leur bande les yeux. C’est un des outils dont les soldats disposent. Si vous en rencontrez, vous verrez qu’ils ont tous un petit truc en plastique blanc attaché à leur fusil : ça leur sert de menottes. A passer à tous ceux à qui ils ont envie de les passer… On nous avait dit que les bergers palestiniens s’approchaient des checkpoint et des barrières avec leur troupeau afin de récolter des informations. Ca arrivait parfois, mais cette hypothèse ne reposait sur rien. Et donc, un jour, il y avait ce berger, là, et on m’a dit de le repousser. On m’a dit de “lui donner une bonne leçon”, de lui dire qu’il était trop près. Ce que “trop près” signifie dépend du soldat qui le dit. Et donc, j’ai arrêté le bonhomme. On l’a ligoté et gardé en détention pendant quelques heures, tandis que son troupeau s’éparpillait… Quelques jours plus tard, le même berger s’est fait arrêter par un civil, un civil juif, qui l’a amené aux soldats. Les soldats ne savaient même pas qu’une chose pareille pouvait arrive… Le bien, le mal, tout est sens dessus dessous. »

Photo 2 : colon installé en territoires occupé. Armé. C’est l’armée qui arme les colons.

Commentaire d’Avishar : « Il y a 7 millions de citoyens en Israël, dont une demi million dans les territoires occupés, et la moitié d’entre eux sont à Jérusalem. La majorité des colons se conduisent normalement. La plupart ont été poussés à venir habiter dans les territoires par le gouvernement israélien :“Préférez-vous vivre dans un minuscule appartement à Tel Aviv ou avoir une chouette vie en banlieue dans une maison avec jardin, recevoir des subsides et avoir moins de taxes à payer ?” Ce sont des gens comme vous et moi - même si leur choix reste politiquement critiquable. Mais il y a des petits groupes de nationalistes fanatiques extrêmement violents à Hébron, qui utilisent la force pour créer des faits politiques sur le terrain : ils volent des terres, construisent de nouvelles colonies… »

Il explique :« En tant que soldat, vous n’avez aucune idée de ce que vous êtes supposé faire quand vous les rencontrez. Un jour, on m’a appelé parce qu’il y avait “une bagarre”. Une bagarre signifie que ce sont les colons qui ont attaqué. Sinon, on parle d’une “attaque terroriste”… Je ne savais que faire : normalement, s’il y a un problème avec des Israéliens, c’est la police qui devrait être appelée pour séparer les colons des civils palestiniens… La seule chose à faire était de déclarer toute la zone “zone militaire”, ce qui implique que tout le monde doit immédiatement quitter les lieux. Une façon de créer une paix artificielle. »

Photo 3 : maison palestinienne saccagée par des colons.

*** « En fin de compte, c’est cela qui est à la source de tout le problème aujourd’hui. Cela qui donne aux colons tout leur pouvoir : l’indulgence, l’ignorance crasse et la lâcheté avec laquelle l’armée les traite. Puisqu’aucune loi n’a cours ici, ils font strictement ce qu’ils veulent et ont toujours l’impression que le commandant de la brigade se dit : “J’ai un millier d’autres choses à régler. Ceci est sans importance. On ne s’en mêle pas.” Et donc, ils iront bouter le feu à un autre magasin, mettre à sac une autre maison, occuper une autre habitation. Ce n’est pas grave. » ***

Avishar continue : « Les colons savent que les soldats ne leur imposeront jamais quoi que ce soit. Pour ce qui est de la loi, les soldats sont au-dessus de la police. Mais dans la pratique, vu que nous, soldats, sommes israéliens, si on lève la main contre les colons, on se retrouve à devoir en répondre devant une Court Martiale. Vous tenir à l’écart, ne pas vous en mêler si vous tenez à pouvoir faire votre job convenablement et à rentrer chez vous toutes les deux semaines... »

*** « Et donc d’un côté, vous vous dites, quelle merde, je suis censé protéger les Juifs qui sont ici. Mais, de l’autre, ces Juifs ne se comportent pas selon la morale ou les valeurs dans lesquelles vous avez été élevé. A Hébron, je suis arrivé au point de ne plus savoir où était l’ennemi : si c’était ce Juif qui devenait dingue et dont il fallait que je protège les Arabes, ou si c’était les Arabes, censés vouloir attaquer ce Juif… » ***

Avishar conclut : « Vous n’avez aucune idée de ce que vous devez faire, vu que rien n’est fait pour arrêter les colons. La police ne vient jamais, et donc les colons se sentent libres d’agir comme ils l’entendent… Ceci est de la toute grande responsabilité d’un état qui refuse de prendre quoi que ce soit comme mesure par rapport à cette situation. »

Photo 4 : enfants de colons faisant provision de pierres à lancer sur des écoliers palestiniens rejoignant leur école.

*** « J’ai commencé à marcher dans sa direction pour l’arrêter. Je lui ai demandé de partir, j’ai peut-être posé la main sur son épaule pour essayer de l’arrêter. Deux adultes sont passés juste à ce moment-là et j’étais heureux de pouvoir leur demander d’emmener le gosse avec eux, parce qu’il ne faisait que créer des problèmes. Bref, en deux mots, ils se sont mis à me gueuler que je n’étais rien qu’un gauchiste mou de plus : "Va t’occuper des Arabes et fiche-nous la paix" ou quelque chose de ce genre. Voilà, un autre incident où vous prenez tout à coup conscience que la violence des enfants est entretenue par leur entourage. » ***

Photo 5 : "terroriste" palestinien à l’arrière d’une camionnette de l’armée israélienne.

*** « Il y a un lien très clair et très net entre la durée de votre service militaire dans les territoires et votre ras le bol (“how fucked in the head you get”). Celui qui est dans les territoires depuis 6 mois, c’est un débutant, à qui on ne permet pas de se rendre dans les endroits intéressants. Il fait son travail de garde, ce n’est pas lui qu’on va… La seule chose qui va lui arriver est de devenir de plus en plus amer, furieux. » ***

Commentaire d’Avishar : « Il y a une différence entre détention et arrestation. Le jour où cette photo a été prise, mon unité voulait attraper le chef d’un groupe de Palestiniens qui avaient mené une attaque dans laquelle des Israéliens avaient été tués. On gardait cet homme avec d’autres gars de sa milice. L’atmosphère parmi les soldats était festive : nous étions heureux de les avoir attrapés. Mais le commandant (entre d’autres mots, un soldat professionnel dans les 35-40 ans, l’autorité ultime) s’est approché d’un des soldats et lui a dit : “Ce Palestinien est assis bien confortablement ! Fais-le s’asseoir sur des bris de verre !” et il a commencé à gifler le type, à lui donner des coups de pied, à le tabasser. C’était la première arrestation à laquelle je participais. Un de mes amis m’a demandé si, moi aussi, j’avais giflé le bonhomme. J’avais vu mes amis et le commandant le faire, et donc, je lui ai aussi donné des coups de pied. Ensuite, il devait être amené à la base militaire. Il n’y avait que des soldats pour l’escorter, et ils l’ont tabassé sans aucune pitié, ont joué avec lui, l’ont voulu l’obliger à dire : “J’aime l’armée”. Mais le gars restait muet… Un des soldats a appelé son père au téléphone : “Tu veux que je lui tape dessus ? ” Et il l’a tabassé de façon à ce que son père puisse l’entendre hurler… A partir de ce moment-là, on a traité tous les Palestiniens qu’on arrêtait de la même manière : des coups de pieds, des gifles… La plupart étaient membres d’organisations illégales aux yeux d’Israël, ou alors c’était des parents de personnes que l’armée recherchait. Parfois, les soldats ne savaient même pas pourquoi ils devaient arrêter tel ou tel gars : ils allaient juste cogner à sa porte et l’arrêtaient parce qu’on leur avait donné ce nom-là. »

Avishar continue : « A beaucoup d’égards, vous recevez votre réalité de soldat comme une page blanche : la façon de vous comporter vous vient de ce que vous voyez faire et commencez à faire vous-même… J’ai appelé mon père et lui ai raconté cet incident. Je pensais qu’il serait fier de moi. Mais, il m’a répondu qu’il n’y avait rien dont je pouvais me glorifier. “Rien ne peut justifier un comportement pareil.” Ca m’a choqué… C’était une chance pour moi d’avoir quelqu’un de l’extérieur pour me rappeler ce qui est bien et ce qui est mal. Après cela, je n’ai plus jamais frappé de Palestiniens. »

Photo 6 : monument à la mémoire d’un bébé dont la maman a été abattue par un sniper Palestinien

Traduction de l’inscription en hébreu : “C’est Ici que Shalhevet Pas, un bébé pur et innocent, a été assassiné. Puisse Dieu le venger”

*** « Tous les matins, nous entrions dans la Kasbah, en faisions le tour et puis, nous allions déjeuner à ‘Shalhevet’. Assis devant le monument, à rire et plaisanter. Tout cela sur le lieu d’un monument à la mémoire d’un bébé juif qui avait été assassiné là. Apathie totale. » ***

Commentaire d’Avishar : « Vous êtes aspirés dans tout ceci… Les soldats sont constamment confirmés dans la raison de leur présence là : ils voient ou entendent parler de civils juifs, d’amis qui se font tuer. Ces morts, ça vous donne une excuse pour vous comportez comme vous le faites. Vous ne vous posez plus de questions ».

Photos 7 : série de photos de soldats posant avec le cadavre de Palestiniens tués.

*** « Ils nous envoyaient en faction près du QG du bataillon à Harsina. C’était un vendredi soir, et la compagnie auxiliaire est tombée sur une cellule terroriste. La compagnie auxiliaire est également stationnée à Harsina. Ils ont éliminé deux terroristes, les ont tués. Le repas du vendredi soir a été, bien évidemment, une fête : deux terroristes exterminés, c’était dans les nouvelles, bien relayé dans les média, toute la base faisait des bonds de joie. Au moment où je quittais le repas, une ambulance blindée est arrivée avec, à son bord, les corps des terroristes et le spectacle qui s’est offert à moi juste après ce repas délicieux, c’était celui-ci : les cadavres des deux terroristes, maintenus en position debout par 3 personnes posant pour la photo. Même moi, j’ai été choqué. J’ai fermé les yeux pour ne pas voir ça et je me suis éloigné. Je n’avais aucune envie de regarder les corps de ces terroristes... Je pense que votre jugement se détériore quelque peu si tous les jours… si votre ennemi, c’est un Arabe ou quelqu’un d’autre qui, à vos yeux,… c’est-à-dire, vous ne le regardez pas comme une personne, debout en face de vous, mais comme l’ennemi. C’est ça le mot utilisé pour le désigner : l’ennemi. Il n’est pas un chien, ni une espèce d’animal. Vous ne le voyez pas non plus comme un être inférieur. Il ne compte tout simplement pas. Point barre. Il n’est pas… Il est votre ennemi, et si c’est votre ennemi, vous le tuez. Et si vous le tuez, une fois que vous l’avez tué, il semble qu’on ne puisse rien lui faire de pire… Apparemment, si. » ***

Soldat se faisant photographier près du corps d’un militant palestinien dans une serre de la Bande de Gaza - 11/2002

Photo de groupe : soldats et officiers avec le cadavre d’un militant palestinien dans une serre de la Bande de Gaza – 11/2002

Deux officiers de l’armée se font photographier, dont l’un avec le pied posé sur le corps d’un militant palestinien tué dans la bande de Gaza. 08/2003

Commentaire d’Avishar : « Ces photos ont été prises par des soldats de l’armée israélienne pendant leur service militaire dans la bande de Gaza. C’est de la documentation personnelle… Ces photos ne sont qu’un exemple des habitudes qui se sont développées au sein de diverses unités de l’armée : la collection de " souvenirs de victoires" pendant leur service militaire. Beaucoup de personnes parmi celles qui sont venues visiter cette exposition nous ont dit qu’elles trouvaient que ces photos étaient les pires de toutes. Mais, les soldats de combat sont entraînés à tuer. Et quand le boulot est fait, c’est comme des alpinistes qui ont atteint le sommet de la montagne : ils posent pour les photos-souvenirs. En ce qui me concerne, je pense que les autres photos sont bien pires, parce qu’elles témoignent de l’humiliation et de l’oppression quotidienne de civils. »

Photos 8 : Différentes photos avec le même soldat



*** « La photo, c’est mon hobby, et j’ai documenté toute ma vie avec mon appareil photo. Je ne sais pas à quoi je pensais en prenant ces photos. A l’armée, j’avais toujours un appareil à la main et je me rappelle comme j’attendais de pouvoir prendre encore d’autres photos pour les ajouter à ma "collection". Et je n’ai jamais vraiment prêté attention à qui était à côté de moi. J’avais trop d’adrénaline, je voulais de l’action et j’étais très fier de moi-même. Et pourtant, quelque part, j’avais honte… Je ne sais pas ce qui m’est arrivé et, à vrai dire, je ne l’ai toujours pas compris. » ***

Commentaire d’Avishar : « Prendre des photos a été la seule réalité de ce soldat pendant 3 ans. Il fait partie du groupe de soldats qui ont fondé “Breaking the Silence”. Vous prenez des photos dans le but de documenter votre vie. Vous n’y faites même pas attention. Mais, il y a eu le cas de cette femme soldat qui avait publié ses photos sur Facebook en les intitulant “le meilleur moment de ma vie”. Ca a provoqué une réaction énorme, y compris dans la narration israélienne. Un tollé : “C’est la pomme pourrie du panier !” Même les militaires ont dit que c’était répugnant. “Breaking the Silence” a répondu en publiant 50 autres photos du même style, pour que l’armée et le gouvernement sachent que c’était un système. Non pas une partie du système, mais le système lui-même. Il ne s’agissait pas que d’une pomme pourrie. Il fallait qu’on leur dise : “Réveillez-vous ! Ne mettez pas ce problème sur le côté ! Ne cherchez pas de bouc émissaire ! Occupez-vous en ! Faites-y face et prenez vos responsabilités par rapport à la réalité que vous avez créée !” »

9. Photo d’un taxi palestinien au checkpoint de Jéricho (territoires occupés)

Commentaire d’Avishar : « Je me souviens quand j’étais cantonné là. C’est le checkpoint le plus au sud d’Israël. Je pensais : “Je suis le dernier barrage entre les territoires de la Cisjordanie et Israël. Je peux empêcher de futurs auteurs d’attentats-suicide d’atteindre mes parents”. Mais, je ne disposais pas des outils nécessaires à la vérification de tous les véhicules. A part des blocs de béton en travers de la route, il n’y avait rien. Ca me prenait plus de 5 heures pour vider un camion et tout contrôler : un travail impossible. J’en ai parlé à mon commandant qui, après réflexion, est venu me dire que je devais renvoyer les camions vers le checkpoint de Tarkumya, où ils disposaient de 7 scanners. Ce que j’ai fait, me disant : “Si c’est ce pourquoi je suis ici, je le fais ”. Mais cela impliquait un détour de 40 km vers le nord et un des conducteurs m’a dit qu’il était épuisé et qu’il s’endormirait au volant s’il devait encore conduire. De toute façon, le checkpoint de Tarkumya serait fermé quand il arriverait. J’ai insisté : “Mes chefs veulent que je contrôle tout ce qu’il y a dans votre camion”… Ca a pris des heures. Après, quand ma garde de 8 heures a été terminée, d’autres soldats ont pris la relève… et ils ont continué à faire les choses comme avant : le commandant m’avait dit de changer la procédure parce que je lui avais demandé comment je pouvais faire le travail convenablement sans avoir les outils pour le faire. Mais, les soldats suivants s’en fichaient bien de faire le travail correctement... C’est mieux pour les Palestiniens d’avoir affaire à des soldats et des commandants qui se fichent de tout. Ce n’est pas bon pour eux de tomber sur des soldats qui cherchent un sens, une justification à leur présence là. Parce que ceux-là, croyant qu’ils travaillent effectivement à la sécurité, vont tout vérifier avant de laisser les gens passer le checkpoint … »

*** « Je me souviens avoir fait ça avec une telle persévérance, et avec le sourire et… Je ne sais pas… Je me considère plutôt comme un gars qui réfléchissait à ce qu’il faisait lors de son service, et qui essayais de ne pas faire des trucs pareils. Je me rends compte à quel point la réalité est parvenue à... à quel point elle a réussi à m’amener à faire des choses sans aucun... aucun remord, sans même y penser. Peut-être que j’y repensais après-coup, mais quelle importance ça a encore après-coup… Et tout ça, avec le sourire ». ***

10. Photo d’enfants palestiniens en train de jouer dans la rue

Commentaire d’Avishar : « De la même manière que les soldats s’habituent à être des occupants, les Palestiniens s’habituent à être des occupés, comme en témoigne cette photo d’enfants palestiniens en train de jouer « aux Palestiniens qui se font fouiller par des soldats israéliens ». »

11. Collection de clés de voitures

*** « … et une famille entière regarde le spectacle de cet officier de l’armée en train de leur prendre toutes leurs clés de voiture pour les accrocher-là (“hanging them all out to dry there”), annulant ainsi (le mariage)… Pour moi, c’était l’image de… la façon dont l’armée considère la population palestinienne ». ***
 
*** « Tu connais la pub pour “Itong” ? … "Vas-y ! Continue ! Sors ton cric !"… Le gars reste là, à les fixer. Il ne comprend pas ce qu’ils lui veulent. Alors, le commandant lui hurle de sortir son cric et de commencer à enlever sa roue. Je suis près d’un mur en pierre et je vois le gars arriver vers moi et prendre une des pierres pour la mettre en dessous de sa voiture, et puis encore une autre. A ce moment, le commandant s’approche de moi et me demande : "ça ta l’air cruel ?"… Il a cet immonde rictus sur le visage. C’est horrible. Je ne peux rien faire. Je ne suis pas assez sûr de moi pour dire quoi que ce soit. J’enlève mon casque et je tombe sur le mur en pierre et me cache le visage pour pleurer. Je ne peux rien faire ». ***

Commentaire d’Avishar : « Ces clés sont un petit échantillon de toutes les clés de voitures palestiniennes que les unités de l’armée ont confisquées. La confiscation de clés de voiture, de cartes d’identité et d’autres objets personnels était une procédure très habituelle dans les territoires occupés pour punir les Palestiniens aux checkpoints ou lors des couvre-feux… Nous avons décidé de mettre certaines de ces clés dans l’expo pour illustrer la façon dont une politique devient un système de séparation : la meilleure manière est de séparer physiquement les Israéliens des Palestiniens. On a mis en place tout un système de routes séparées en Cisjordanie. Si des Palestiniens se font prendre à utiliser des routes réservées aux Israéliens, ils ont des problèmes… L’autoroute 60, par exemple, fait partie de ce réseau. Elle sépare les villes, les villages et les familles palestiniennes les uns des autres, ainsi que les fermiers de leurs terres. Les routes palestiniennes sont coupées par des tas de gravats, des blocs de béton. Mais, ça ne suffit pas à empêcher de les utiliser parce qu’ils ont besoin de circuler. Quand les soldats ont compris qu’ils continueraient à les utiliser, ils ont commencé à stopper les voitures et à punir les conducteurs en leur confisquant leur carte d’identité et leur clé de voiture. La première fois, vous les faites attendre deux heures. La seconde, quatre, parce que ça vous frustre de ne pas avoir réussi à les en empêcher : la plupart d’entre eux se sont procuré une clé de rechange. Ca a rendu les soldats fous. Et donc, ils ont commencé à enlever les fusibles des voitures. Comme ils en arrêtaient beaucoup, vous pouvez vous imaginer qu’à la fin de leur garde de 8 heures, il y avait toute une pile de fusibles, tous emmêlés : impossible pour les conducteurs de retrouver les leurs... Si vous vous fichez de tout, à la fin de vos 8 heures, vous n’avez aucune envie de perdre du temps et vous ramenez toutes les cartes d’identité et les clés à la base, tout simplement. Ces clés-ci ne sont qu’une partie de toutes celles que nous avons gardées… »

Avishar explique : « Au début, je pensais que ce système de routes séparée était une bonne idée. Je pensais qu’Israël était une démocratie. Mais ensuite, j’ai lu des rapports de B’tselem sur ces routes séparées, et je me suis senti ridicule quand j’ai vu le nombre de mensonges qu’on m’avait racontés quant à tout ce qui était dérangeant dans ce système. »

« Je fais partie de l’unité qui a fondé “Breaking the Silence”. Les soldats ne sont pas des monstres, ni des types ambitieux et sadiques. La plupart sont entrés à l’armée avec le sentiment de faire ce qu’il fallait pour assurer la sécurité des Israéliens. J’avais fait partie d’un mouvement de jeunes socialistes. J’avais lu Nietzsche et discuté éthique. Combien de temps croyez-vous qu’il faut pour faire de types tout à fait normaux des “monstres” ? Deux jours, pas plus, placés dans de telles conditions. »

Avishar conclut : « Tout le monde a une opinion sur le conflit, mais personne ne sait ce qui l’en est de sa réalité au quotidien. “Breaking the Silence” n’apporte aucune solution au problème (faut-il un état ou deux, faut-il négocier ou non…). Mais avant de parler de solution, il faut que les gens comprennent bien le problème, en et hors d’Israël. Les Israéliens sont convaincus qu’il s’agit d’assurer leur sécurité. Mais, ce qui se passe, c’est que 3,5 millions de civils sont contrôlés par les armes : voilà la prix à payer pour une telle politique et tout le monde doit s’en sentir responsable et changer cela. Aussi, je vous dis que dans notre propre intérêt, soutenir Israël, c’est s’opposer à l’occupation. »

3. Questions-réponses

En réponse à nos questions, voici ce qu’Avishar nous dit encore :

- La plupart des activités de “Breaking the Silence” se font en Israël. L’organisation reçoit une importante couverture médiatique lors de ses publications. L’armée est une structure sacrée en Israël : “Breaking the Silence” en profite pour toucher un large public.

- Il est évident qu’il est tout aussi urgent, voire plus, de toucher des jeunes avant qu’ils ne partent faire leur service militaire. Le fait est que “Breaking the Silence” n’a pas accès aux écoles d’état. Ils ne peuvent aller que dans les écoles privées

- Oui, il y a toujours ce sentiment dans le public israélien que tout le monde est contre nous. Et les gens qui critiquent la politique du gouvernement sont considérés comme des « Juifs qui se détestent eux-mêmes. »

- Si vous refusez de faire votre service militaire, vous passez devant la Cour Martiale et vous êtes envoyé en prison.

- Ne vous faites pas trop d’illusion sur ces Israéliens qui émigrent. Ils disent que c’est pour ne pas devoir faire leur service militaire mais, en réalité, la plupart le font pour des raisons hédonistes : profiter de la vie à l’étranger (en Inde…)

- Avishar ne se sent pas en danger à cause de ses activités avec “Breaking the Silence” mais il y a des attaques contre les gens comme lui : on les empêche d’aller à Hébron (où “Breaking the Silence” organise des visites guidées alternatives de la ville), et quand ils s’y rendent, les colons Israéliens les attaquent. Une loi a été passée qui limite désormais le financement d’organisations telles que “Breaking the Silence”…

- En tant qu’officier de réserve, il doit rempiler un mois par an et ce jusqu’à ses 50 ans. Même si les gens connaissent ses activités avec “Breaking the Silence”, on continue à le rappeler.

- La culture de la guerre transforme les gens : les personnalités changent, les codes moraux sont renversés, les valeurs supplantées et on se construit des masques pour atténuer la souffrance que cause aux gens ce qu’ils ont fait et ce qu’il n’ont pas fait lorsqu’ils portaient l’uniforme.

- Les femmes n’entrent normalement pas dans les unités de combat. Mais dans ce cas, elles se comportent exactement comme les hommes, voire pire. Voyez à ce propos le film documentaire de Tamar Yarom + http://www.israel-palestinenews.org/2010/12/insraeli-independent-film-features.html [6]

*** « Je me croyais immunisé… Comment quelqu’un comme moi, un homme réfléchi, instruit, un homme d’éthique et de morale – choses que je peux affirmer de moi-même sans avoir besoin de quelqu’un d’autre pour en attester… Voilà comment je me voyais. Et voilà que, soudain, je m’aperçois que je suis devenu accro à ça : contrôler des gens. » ***


[1Toutes les photos et leurs ***légendes*** sont empruntées à l’expo, avec l’accord des responsables de l’expo et des membres présents de l’organisation "Breaking the silence".

[2Toutes les photos et leurs ***légendes*** sont empruntées à l’expo, avec l’accord des responsables de l’expo et des membres présents de l’organisation "Breaking the silence".

[3Toutes les photos et leurs légendes sont empruntées à l’expo, avec l’accord des responsables de l’expo et des membres présents de l’organisation de "Breaking the silence".

[4Toutes les photos et leurs ***légendes*** sont empruntées à l’expo, avec l’accord des responsables de l’expo et des membres présents de l’organisation de "Breaking the silence".

[5Toutes les photos et leurs ***légendes*** sont empruntées à l’expo, avec l’accord des responsables de l’expo et des membres présents de l’organisation de "Breaking the silence".

[6Critique par Dorit Naaman, théoricienne du cinéma et documentariste originaire de Jérusalem. Elle enseigne à la Queen’s University, Canada. C’est aussi une activiste se battant pour une solution juste du problème israélo-palestinien.
« Le film « Pour voir si je souris » de Tamar Yarom consiste en 6 interviews de 6 Israéliennes qui ont fait leur service militaire obligatoire dans les territoires palestiniens occupés. Les interviews (menées quelques années après que ces femmes aient quitté l’armée) sont entrecoupées d’archives et de scènes quotidiennes filmées lors d’opérations militaires en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. La force du film réside dans le fait que ces femmes sont toutes pleines de profondeur et franches au moment de s’adresser en direct à la caméra et de donner d’horribles descriptions de moments terribles de leur service, pendant lesquelles elles ont abusé de leur pouvoir ou on agit d’une manière qui va à l’encontre de leur éthique personnelle. Ces témoignages directs sont une puissante démonstration de la corruption des routines quotidiennes de l’occupation et des violations choquantes des droits de l’homme qui sont inhérentes à son maintien. Mais le plus important, en tout cas dans la logique du film, est que ces interviews honnêtes et privées attestent des dégâts (psychologiques, émotionnels et éthiques) que ces femmes subissent encore aujourd’hui. Surtout lorsqu’elles parlent des décisions qu’elles auraient pu prendre mais n’ont pas prises. Un couple parle de la dépression qui s’en est suivi, des problèmes de gestion de la colère et d’une image de soi fermée, de petits rires nerveux incessants, exemples de symptômes post-traumatiques. Tous ces symptômes apparaissent sûrement chez les soldats aussi, mais ce n’est sans doute pas surprenant que les femmes soient les premières à parler de l’impact traumatique du service militaire. (…) Cependant, si ces femmes ont été traumatisées par leur expérience, le film ne donne aucun indice permettant de penser que cela les a amenées à mener des actions ou à formuler des critiques qui changeraient la réalité politique d’Israël. Comme de braves petites femmes qu’elles sont, elles gardent leur traumatisme et leurs dilemmes pour elles et les taisent à leur entourage. Le film réitère ce sentiment de témoignage privé en ne posant pas la question qui va au-delà des expériences personnelles et des choix que l’on fait. Aucune analyse n’est proposée ni sollicitée et donc, on n’aborde pas les problèmes politiques tournant autour de l’occupation, ses implications plus larges pour les Palestiniens et les Israéliens, ni l’éthique qui a conduit ces femmes à faire leur service (plutôt qu’à refuser de faire). Et aussi, parce que ce film n’est que sur des femmes, le manque total de contexte politique et historique renforce malheureusement les stéréotypes des femmes comme des êtres à qui la capacité d’analyse et les qualités de leader font défaut et comme simple participantes (et non médiatrices actives (« facilitators, »)) de la vie sociale et de ses réformes. »


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