Rencontre avec Amira Hass

samedi 24 mars 2012
popularité : 32%

Exposition « Breaking the Silence »
1 - 17 décembre, 13h - 18h, 1030 Bxl, Les Halles (Rue Royale Sainte-Marie 22)

9 décembre 2011 : après la visite de l’exposition, rencontre avec la journaliste israélienne Amira Hass

« Breaking the Silence a brisé le silence mais aussi les méthodes conventionnelles de l’information industrielle. La méthode de collecte de l’information de Breaking the Silence vérifie finalement ce que les médias « respectables » n’ont de cesse de nier : l’information palestinienne.

Après avoir habité à Gaza, la journaliste et auteure Amira Hass vit en Cisjordanie, où elle écrit dans le quotidien israélien Haaretz à propos de la vie sous l’occupation israélienne. Elle est la seule journaliste israélienne juive qui vit depuis 17 ans dans les Territoires occupés parmi les Palestiniens et qui y a vécu pendant la seconde Intifada.

Boire la mer à Gaza , La fabrique, 2001 et Correspondante à Ramallah : 1997-2003, La fabrique, 2004. Depuis des années, elle se concentre presqu’exclusivement à décrire la politique de séparation démographique et de fermeture qui s’est développée depuis 1991 – synonyme de restrictions draconiennes de la liberté de mouvement. » Halles de Schaerbeek

Amira va nous parler de la façon dont elle perçoit l’important travail réalisé par « Breaking the Silence ». Elle savait ce que ce groupe de soldats faisaient avant qu’ils aient trouvé un nom pour leur organisation : récolter des informations sur Hébron. Elle en a rencontré le fondateur, un jeune homme qui avait servi de ses 18 à ses 21 ans à Hébron.

BS a son siège à Hébron, ville palestinienne occupée où l’armée israélienne a été particulièrement active. Dans la vieille ville, quelques 100 colons incarnent la contradiction qu’il y a dans la situation. Un simulacre de moralité : des Israéliens juifs orthodoxes impose une certaine réalité à 300.000 Palestiniens, dont la plupart ont dû quitter les lieux. Cette contradiction est une bombe à retardement importante, dit Amira Hass. (Pour rappel, il y a 2, 5 millions de Palestiniens en Cisjordanie).

Amira dit qu’elle n’a pas lu tous les témoignages recueillis par les soldats durant la seconde intifada. C’est en effet douloureux pour elle de les lire six ans après les fait. Elle était sur place au moment où —
ils se produisaient, y a assisté en temps réel. A cette époque, c’était difficile d’en parler dans les journaux. Personne ne la croyait. Mais, quelques années plus tard, d’autres journalistes et des personnes vivant sur place ont témoigné que, comme, elle, ils avaient vu la façon dont les soldats avaient délibérément mis de l’huile sur le feu. Amira répète combien cela reste douloureux pour elle de lire ces témoignages sur l’intifada des années après. Les soldats de BS ont vérifié tellement de choses que les Palestiniens avaient dites. BS a apporté la preuve de la véracité, de l’exactitude de tout ce qu’ils disaient sur leur vie quotidienne dans cette situation. Aujourd’hui, les Israéliens savent que les Palestiniens disaient la vérité. Mais ça n’améliore pas les choses. Au contraire : les gens savent, mais s’en fichent.

Les rapports de BS font état de la banalité du mal : les soldats ont fait le choix de ne pas parler des choses les plus atroces qu’ils ont été amenés à rencontrer. La plupart des rapports sont basés sur les témoignages faits par des soldats après leur service militaire (obligatoire de 3 ans). Des soldats qui se sont rendu compte que cette banalité du mal n’était pas normale. Ces témoignages parlent de leur ordinaire : la répression, la surveillance, la mutilation émotionnelle commise au quotidien, jour après jour par l’armé. Ils parlent de ce qui est devenu une seconde nature de la situation d’Israël : l’aisance avec laquelle tous ces nouveaux rapports ont été pris donne une idée de l’indifférence générale dans le public.

Pendant l’opération Cast Lead de 2008-2009 menée par Israël à Gaza, les activistes de BS ont fait tout ce qu’ils pouvaient pour entrer en contact avec les soldats en temps réel, pendant que les choses se passaient ou juste après. C’est intéressant de noter que quand BS a publié ses rapports, les militaires israéliens ont lancé leur attaque la plus vicieuse contre l’organisation : « Ce sont des menteurs. Tout cela, c’est de la diffamation. »

Mais A. Hass était à Gaza pendant le massacre et a rassemblé des témoignages pendant l’attaque israélienne : elle savait que les soldats témoignaient de petites choses sur le massacre en cours, petites mais d’importance. La plupart, sinon tous les soldats étaient des officiers de réserve, âgé de 26 à 30 ans (on n’avait pas envoyé les miliciens de 18 ans à Gaza). La plupart étaient des ex religieux issus de familles orthodoxes. Tous ont pris part aux attaques terrestres. En d’autres mots, ils ont eu l’occasion de voir les Palestiniens de face, au même niveau, ce qui n’est pas le cas pour les pilotes, les experts des jeux vidéo pour qui les Palestiniens ne sont que de vagues silhouettes courant sur un écran et qui font la guerre en appuyant sur des boutons.

Quatre mois plus tard, après avoir parlé et lu des rapports de différentes organisations des droits de l’homme sur Gaza, elle savait avec certitude que les 40 témoignages recueillis par BS sur l’opération Cast Lead (dont la plupart ont été divulgué dans la presse avant d’être publié par BS) faisaient état des pertes humaines qui ont eu lieu tout près des soldats : des soldats qui ont tiré sur des gens qu’ils voyaient de leurs propres yeux. Pas sur un écran qui fait tout apparaître comme de la science fiction, mais face à face.

Le nombre de Palestiniens tués « face à face » ne représente qu’une minorité dans toutes les pertes humaines. On discute encore de savoir combien des victimes étaient des civils (on parle de 700) et combien des combattants armés. Le fait est que la plupart des palestiniens ont été tué chez eux, ou alors qu’ils marchaient en rue. Selon les organisations des droits de l’homme, moins d’une centaine ont été tués au sol par des soldats qui voyaient leurs victimes. Tous les autres l’ont été par des jeux vidéos ; des drones, d’énormes bombes, des tanks dotés de techniques informatisées.

La question est de savoir pourquoi l’armée israélienne s’est-elle opposée si violemment aux 40 témoignages recueillis par BS.
A.Hass tente de l’expliquer via les messages qu’elle a pu lire entre les lignes des témoignages des soldats de BS. Une conclusion ferme que les soldats font de l’opération Cast Lead est qu’il s’agissait —
là d’un immense exercice de l’armée, à balles réelles, du type de ceux qu’ils font dans le désert du Neguev, afin d’améliorer la coordination entre les forces terrestres et aériennes. Mais cette fois, avec de vraies personnes. Ce qui confirme toute première impression qu’elle –même en a eu : c’était un immense jeu. En effet, il n’y a eu quasi aucune résistance de la part des Palestiniens. Pourtant, on avait dit aux soldats que nombre d’entre eux n’en reviendraient pas vivants. La puissance militaire des Palestiniens avait été exagérée. Les soldats s’en sont rendu compte sur le terrain : ça ne collait pas à la réalité. Concernant l’importance des drones (avions sans pilotes), un des soldats a dit qu’il avait eu l’impression qu’il s’agissait d’une véritable chasse à l’homme : rien de tout cela n’avait à voir avec ce qu’on lui avait appris de l’art de la guerre.

Il ne s’agit pas avec ces conclusions de s’en prendre au comportement individuel de soldats qui ont outrepassé les limites. Ces conclusions soulèvent deux points importants : d’abord, le rôle que joue l’armée israélienne au sein de la société israélienne, et ensuite, la place d’Israël comme puissance militaire et dans l’industrie sécuritaire mondiale.

- Une chose que les témoignages rendent clair est l’existence d’une caste militaire dans la société israélienne, qui jouit d’une grande respectabilité et tient une grande place. C’est prestigieux d’avoir été à l’armée et difficile de dire que vous n’avez pas fait votre service militaire. Avoir été à l’armée est important en termes de travail et de promotion. C’est aussi une opportunité importante pour les nouveaux immigrants et pour ceux qui sont en bas de l’échelle sociale (les gens en provenance d’Ethiopie, de Russie…). L’armée est le melting pot où acquérir son appartenance israélienne, on « israélitude ». C’est également l’endroit où faire étalage de votre machisme. L’armée offre une carrière pour certains, ouvre la voie pour obtenir un emploi permanent. Vous êtes immédiatement accepté en politique, où on déroule le tapis rouge pour vous, pareil en affaires. Beaucoup de gens travaillent à des niveaux divers comme mercenaires ou experts dans différentes armées. Si cette caste n’est pas importante en termes de chiffres, elle l’est en termes d’influence. Tout ce qu’ils disent est pris comme « la vraie vérité » : « Gaza doit être bombardée. La guerre est nécessaire ». Les gens et le système croient en eux. 

- Le deuxième chose qu’A. Hass a pu comprendre en lisant entre les lignes des témoignages est que le Processus de Paix d’Oslo a en fait permis à Israël de mener une guerre de moindre intensité. Israël est devenu partie intégrante de la politique internationale de sécurisation. Si on réfléchit à la place qu’Israël occupe dans le monde de l’industrie de la guerre, il est difficile de ne pas faire un parallèle entre les combats qui opposent l’Afghanistan et l’OTAN, et ceux menés par Israël contre les Palestiniens, ou encore entre le mur construit par Israël et celui qui est construit en Amérique du Sud. Il y a une coopération étroite entre Israël et la sécurité intérieure des USA (cf. par exemple ce qui s’est passé autour du mouvement Occupy Wall Street) : « L’exercice conjoint nous permet d’apprendre de la façon dont Israël fait la guerre » , « Nous soutenons Israël parce que c’est dans notre intérêt de le faire ». Voilà des choses que l’on peut entendre. Et c’est ici que se trouve l’explication des attaques pernicieuses dont BS fait l’objet, conclue Amira Hass : cette organisation pourrait mettre à mal cet exercice conjoint.

BS a aussi un rôle patriotique : soutenir Israël, c’est s’opposer à l’occupation, dit Amira Hass. C’est vrai que l’armée israélienne est profitable à d’autres gens, mais Israël tire aussi des bénéfices de l’occupation, que d’ailleurs l’Europe subsidie avec ses donations. Mais cette situation n’est pas tenable, dit BS. Comme Simone Süsskind l’a dit un jour à Amira Hass : Israël est suicidaire. Comment les Israéliens peuvent-ils penser qu’ils peuvent continuer à exister dans une région à laquelle ils montrent à tout instant qu’ils sont étrangers et où ils se comportent en belligérants ?

Réponses à quelques questions du public.

— 
- A propos de la « banalité du mal », expression utilisée par Hannah Arendt lors du process de Eichman.
Amira Hass reprend les termes mais ne fait aucune comparaison avec le nazisme. Certains la font. Elle pense que c’est une erreur : ce n’est pas la même chose. Mais on ne peut pour autant rester otage de mots qui ont déjà été utilisés à d’autres moments.
Si on devait comparer, la première chose serait de dire qu’il ne s’agit pas d’un génocide, vu que les Palestiniens ont continué à se multiplier à Gaza. Mais elle ne veut pas de ce genre de mesures quantitatives. Ce qui se passe avec l’oppression et la répression qu’Israël organise n’a rien à voir avec le fait de tuer des gens. Ce serait faux de comprendre ce régime d’oppression selon ce critère-là. Israël travaille avec acharnement et obstination à la désintégration de la société et du territoire palestiniens. Faire cela, mais l’appeler autrement, l’expliquer en utilisant d’autres mots, voilà ce qui est vicieux et de mauvaise foi : ce qu’Israël fait, c’est créer des bantoustans et favoriser un développement séparé des gens, exactement comme cela s’est passé en Afrique du Sud. Et ceci est fait d’une manière extrêmement banalement mauvaise : les avant-postes israéliens sont tous construits sur des terres agricoles confisquées aux Palestiniens (pendant l’intifada, ils n’ont pu ou pas eu le droit d’aller travailler sur leurs terres. Or, une loi israélienne fait, d’office, de toute « terre abandonnée » une terre de l’Etat au bout d’un certain temps). Légitimation de cette façon de faire. Si un Palestinien possède une terre agricole, il n’a pas le droit de construire (ou sa maison sera démolie) parce qu’une terre agricole n’a pas pour vocation de devenir urbaine. Mais les Israéliens y installent leurs avant-postes (futures colonies). Même topo a Jérusalem où des quartiers palestiniens sont étranglés parce qu’interdits de s’étendre lorsque la population augmente. Voici un exemple de l’hypocrisie qui prévaut, toujours en faveur des Israéliens. La « banalité du mal ».

- A propos d’un site internet de droite qui a affiché des photos de Palestiniens tués et des 1000 internautes qui ont clické sur « like » (aime).
Amira dit qu’elle a été très choquée de découvrir cela. C’est un signe clair de ce qu’elle appelle la « brutalisation » de la société israélienne. L’anonymat permet aux Israéliens d’être brutal. La brutalité, mais aussi l’indifférence : voyez ce qu’il en a été de la « Loyalty Bill » (toute personne qui reçoit des documents officiels (carte d’identité, permis de conduire…) doit jurer fidélité et loyauté à l’Etat). Presque personne en Israël n’a réagit, n’a posé de questions sur le pourquoi de cette nouvelle loi. Pourquoi ? Simplement parce qu’elle était principalement dirigée contre les Palestiniens. Indifférence, parce que la situation est à notre avantage : la société israélienne dans son ensemble tire profit de l’occupation. Même si c’est un profit à court-terme. Prenons l’exemple de l’eau : Israël contrôle toutes les nappes aquifères de la Cisjordanie : 80% de l’eau de la Cisjordanie est utilisée par les Israéliens. Israël s’est habitué à vivre comme s’il y avait de l’eau comme en Suisse. S’il devait y avoir un accord, toute cette question de l’eau poserait problème ; l’idée qu’on soit tous égaux face à l’eau, qu’il faut la partager également entre tout le monde est simplement intolérable pour les Israéliens.

La technique aide à ce que cette indifférence se répande et fait que de moins en moins d’Israéliens se sentent concernés. Un des succès du processus d’Oslo a été de parvenir à une réelle séparation au niveau démographique. Ce n’était pas le cas durant les années d’occupation directe des villes palestiniennes. Avant 1990, les Palestiniens pouvaient encore circuler librement, prenaient le bus pour aller à Jérusalem ou travailler en Israël. A cette époque, Palestiniens et Israéliens se rencontraient et se connaissaient (même s’ils avaient une perception déformée l’un (occupants), de l’autre (occupés)). Il y avait encore un certain type de relation, même pour les militaires. Tout cela a changé : les Israéliens n’ont plus le droit d’aller en Cisjordanie et très peu de Palestiniens parviennent encore à entrer en Israël pour trouver du travail  Ils n’existent plus. Et Amira Hass dit que, pour des Israéliens dans la vingtaine, c’est tout simplement inimaginable qu’elle puisse vivre au milieu de Palestiniens.

- A propos du mouvement de contestation en Israël cet été.
— 
Amira Hass répond que ça a été une période exaltante, que c’était vraiment un bon moment, très étonnant quand on pense à toutes les similarités qu’il y avait entre ce mouvement et celui du Caire s, (les slogans par ex, réclamant plus de justice sociale). La révolution est une chose vivante qui a sa propre sagesse, sa propre intuition, sa propre créativité. Elle a ressenti qu’il y avait beaucoup de soutien, de respect et d’admiration en Israël pour le Printemps arabe. Il a inspiré les gens parce qu’il paraissait si civilisé ! Mais, ils ont consciemment évité de faire un lien entre leurs demandes et la situation d’occupation. Le fait est que, grâce à l’occupation, il y a un demi million de gens qui, parce qu’ils vivent dans des colonies, ont pu améliorer leur niveau social et que cela compense en quelques sortes le fait qu’il n’y a plus du tout d’aide sociale dans le pays. Et puis des entrepreneurs, des médecins, des professeurs sont impliqués dans les colonies, en d’autres termes, elles sont une partie importante de la vie de chacun…

- A propos su rôle des média israéliens.
Les média israéliens ne sont pas à l’écart de la société israélienne toute entière. Par rapport à l’occupation, ils sont en générale très serviles, en adoration devant l’armée. C’est le cas particulièrement avec les média électroniques.
Durant ces 20 dernières années, un des cas les plus importants à été celui d’un viol commis par plusieurs mineurs d’un kibboutz. Les juges les ont innocentés. S’il y a bien une chose qu’on ne critique jamais, c’est un jugement rendu. Mais des manifestations ont éclaté dans tout le pays contre ce jugement, avec pour résultat que les fauteurs ont été rejugés lors d’un procès public. Depuis, il y a eu du changement en ce qui concerne l a brutalité exercée à l’encontre des femmes : dans les média, il n’est plus question dorénavant d’utiliser un langage sexiste. Mais, s’il y a des femmes dans les média qui veillent au grain, personne dans les média ne représente les gens qui sont victimes de l’occupation… On ne peut pas changer la structure de l’occupation, Haaretz non plus : combien de gens lisent ce journal en Israël ?
Nous, en tant que journalistes, nous exerçons notre droit à l’expression et à l’information. Mais le public n’a pas le devoir de s’informer. On ne peut pas obliger les lecteurs à savoir ce qui se passe réellement.

10 décembre 2011 : Rencontre « Briser le Silence ! L’armée israélienne en question », avec Simone Bitton, Amira Hass, Avi Mograbi, Nurit Peled-Elhanan et Yehuda Shaul.

« L’occupation de la Palestine par Israël et son armée n’est pas sans effet sur la société israélienne puisqu’elle affecte en son coeur, le cœur de cette société : son armée, composée de jeunes hommes et femmes qui ne peuvent échapper à l’obligation du service militaire à moins de devenir des « refuzniks ».

Après les images, les films, sons, vidéos, photographies, place aux mots pour éclairer, en reprenant les mots de Breaking the Silence « Une réalité dans laquelle la détérioration des principes moraux trouve un moyen d’expression, sous la forme d’ordres et des règles d’engagement, et qui est justifiée au nom de la sécurité d’Israël ». Les Halles


Documents joints

Rencontre avec Amira Hass
Rencontre avec Amira Hass

Navigation