Film : "Le sel de la mer", Annemarie Jacir

Janvier 2009
mardi 29 décembre 2009
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Note sur les photos [1]

Le sel de la mer est le premier long métrage d’Annemarie Jacir, cinéaste et poétesse, originaire de Cisjordanie. Il a été réalisé avec des moyens réduits et dans des conditions dangereuses ? Ce road movie se déroule en Cisjordanie, mais aussi dans la Palestine historique (Israël). L’équipe de tournage (composée d’Européens et de Palestiniens), s’est trouvée exposée aux humiliations administratives des deux côtés des frontières israélo-palestiniennes (visas et laissez-passer sont refusés ou octroyés pour un temps très limité) : l’acteur principal palestinien, Saleh Bakri, n’avait pas le droit d’aller à Ramallah, car il a la nationalité israélienne, et l’équipe cisjordanienne n’avait pas le droit de quitter Ramallah.

« Saleh Bakri a dû ainsi se faufiler pour arriver à Ramallah, raconte Annemarie Jacir, et quand l’armée israélienne faisait une descente, il devait se cacher. Saleh était donc en situation irrégulière pendant la première partie du film qui se passe en Cisjordanie. Par contre, pendant la seconde partie qui se passe dans la Palestine historique, il était en situation régulière, mais notre équipe cisjordanienne n’a pas été autorisée à nous suivre », explique Annemarie Jacir

Le film est à l’évidence habité par la colère de la réalisatrice face à l’occupation israélienne qui limite, voire empêche, la libre circulation des Palestiniens. Paradoxalement, l’héroïne du film Soraya accomplit le chemin inverse : petite-fille de réfugiés palestiniens née à Brooklyn, elle revient sur la terre de ses ancêtres. Un retour compliqué : à l’aéroport Soraya doit subir de longs interrogatoires avec les mêmes questions insidieuses répétées à l’envi et une fouille approfondie : malgré son passeport américain, ses origines et les motivations floues de son voyage - elle répète qu’elle est ici pour visiter - la rendent suspecte aux yeux des autorités douanières.

Soraya croise le chemin de Emad, un serveur qui projette de faire le parcours opposé : obtenir un visa, partir au Canada et enfin quitter Ramallah, sortir de cette prison à ciel ouvert (délimitée par le mur de la séparation, les patrouilles militaires, les checkpoints, les tourniquets, les préjugés de la société palestinienne, la bureaucratie tatillonne, les décisions arbitraires…) Les humiliations et difficultés du quotidien sont innombrables et il étouffe dans cette « survie » étriquée, rêve d’un ailleurs qui est pour lui promesse d’un avenir).

Soraya et Emad ont grandi dans des environnements et des contextes différents : Soraya n’a jamais vécu la réalité de la vie en Palestine et toute sa vie, elle a rêvé, comme une réfugiée palestinienne, de la Palestine.. « Elle a vécu la réalité de la majorité des Palestiniens exilés à l’étranger, et ce manque de reconnaissance de ce qui leur a été fait.... Pour quelqu’un qui n’a pas été dépossédé, qui n’a pas perdu sa maison ou qui en possède une, c’est très dur de comprendre » dit Annemarie Jacir.

Emad, lui qui toute sa vie a connu l’occupation et la réalité de la Palestine, veut en partir… Il éprouve d’abord quelques difficultés envers l’obsession de Soraya à vouloir récupérer l’argent de son grand-père dont le compte datant d’avant 1948 a depuis longtemps disparu et ainsi que l’argent qu’il contenait. Mais un nouveau refus du visa tant convoité et une altercation dans le restaurant où il travaille finissent de le convaincre. Ils s’en vont de l’intérieur des terres vers le bord de la mer, à Tel-Aviv et à Jaffa.

Ils sont criminalisés dès le départ : c’est illégal pour un Palestinien d’aller à Jérusalem, illégal de construire une maison, illégal de faire tant de choses... Alors, eux, lorsqu’ils prennent les choses en main, choisissent de devenir des criminels. Y compris en allant illégalement en Israël. La seconde partie du film s’y déroule. Ils y sont clandestins, mais on sent que c’est un autre pays. Ils sont « libres ».

En chemin, Emad et Soraya vont s’arrêter quelques jours dans ce qu’il reste du village natal d’Emad, avant d’en être chassé par un groupe d’Israéliens en visite guidée…

« Le village d’Emad, Dawayma, n’existe plus ; celui que nous avons filmé s’appelle Souba, il était seulement partiellement démoli. Plus de 500 villages qui ont été complètement rasés en 1948-1950. Avant de faire ce film, j’avais tourné un documentaire dans des camps de réfugiés au Liban. Beaucoup des réfugiés étaient originaires d’un village du nom de Safouri. Ils en parlaient beaucoup, et de l’importance de la terre, alors qu’ils vivaient depuis trois-quatre générations dans ce camp du béton !… Un jour, par hasard, alors que je conduisais, j’ai vu un panneau en anglais « Zapuri », et un ami m’a dit : « Ah, ça, c’est l’ancien village de Safouri. » Je lui ai dit : « Mais je viens juste de rencontrer des gens qui viennent de là ! On y va. » … C’était vraiment choquant de découvrir toute cette terre, et tout ce vide… Un village vide, et à moins de 2 heures de voiture, ces gens pour qui c’est impossible d’y aller… ».

La mer joue un rôle symbolique important dans le film : elle fut le dernier contact des réfugiés exilés en 1948 avec le pays qu’ils quittaient en bateau. Aujourd’hui, elle est pour Emad et les siens un endroit hors d’atteinte en dépit de sa proximité. Et Annemarie Jacir confirme : « Je connais des gens de Ramallah qui jamais de leur vie n’ont eu l’autorisation d’aller à Jérusalem, qui se trouve pourtant à un quart d’heure en voiture »

Le film est beau et triste à la fois : tous les sacrifices absurdes endurés par les populations palestiniennes au nom d’une réalité politique paranoïaque… On voudrait croire un instant que le dialogue entre juifs et palestinien est possible, comme lorsque la nouvelle propriétaire de la maison du grand-père de Soraya l’invite à entrer. Soraya est prête à lui laisser la maison pour peu que la jeune Juive reconnaisse qu’elle ne lui appartient pas, ne peut pas lui appartenir, ce qu’elle refuse de faire. Scène du déséquilibre des forces : un coup de fil au flics et Soraya est finie...

Nostalgie, poésie, rêve et espoir, dignité, détermination, efus de se résigner, de n’être que victimes des restrictions et des vexations. De la joie, et même du bonheur (cette scène dans les ruines du village d’Emad ), mais aussi de l’ironie (ce panneau « Keep the terminal clean » placardé au checkpoint inhumain de Qalandiya entre Ramallah et Jérusalem !), de la révolte et surtout du désespoir face à la terrible impuissance ressentie : au final, Soraya doit retourner aux Etats-Unis, et Emad ne verra sans doute jamais le Canada…

NB : - L’historique que Marianne Blume nous a fait du conflit israélo-palestinien, et surtout ce qu’elle nous a dit de la vie au quotidien des Palestiniens nous a permis d’appréhender ce film autrement que comme une simple fiction : il est ancrée dans la réalité, touche parfois au documentaire.

- Après le voyage, ce film nous semble encore plus réel : voir notre propre expérience de l’aéroport de Tel-Aviv, des checkpoints et le témoignage de Sandra.


[1Toutes les photos ont été empruntées sur le net. Merci à leurs auteurs de n’y voir aucune malice !