Film : "Valse avec Bachir", Ari Folman

Février 2009
mardi 29 décembre 2009
popularité : 16%

Note sur les photos [1]

Point de vue d’Anne-Claire

Lire le point de vue de Tanguy

Il faut voir ce film deux fois minimum. Ou alors accompagné d’un ami libanais ou palestinien. Il faut le voir deux fois pour ne pas tomber dans le piège, se rendre compte que contrairement à ce que déclarait Ari Folman le 27 février 2009, après avoir reçu le César du meilleur film étranger ("La seule et unique déclaration qui est faite dans valse avec Bachir est clairement une déclaration universelle. Le film dit qu’il n’y a ni gloire, ni glamour dans la guerre. La guerre est inutile, et mon film est un message de paix."), Valse avec Bachir n’est pas un film contre la guerre.

Ce long métrage d’animation nous renvoie à un épisode terrifiant de la guerre du Liban : les massacres de Sabra et Chatila en septembre 1982, commis avec la complicité des dirigeants de l’armée israélienne, et en particulier celle d’Ariel Sharon, alors ministre de la défense. Mais les héros du film ne sont pas les victimes de cette boucherie. Le héros c’est Folman-jeune-conscrit israélien de 19 ans, enrôlé, manipulé, pris dans l’engrenage de la violence et Folman-la-cinquantaine que tourmente son amnésie par rapport à son service militaire au Liban (conséquence probable de ce qu’on appelle un état de "stress post-traumatique").

L’objectif annoncé du film est de retracer la quête d’un Israélien cherchant à tirer de l’oubli le rôle joué par Israël dans ce massacre : un travail d’introspection et de confrontation avec la culpabilité et la responsabilité, que Folman-jeune fait accompagné de vieux amis (anciens combattants au Liban, comme lui) et d’un psy qui le rassurera : "Vous vous êtes occupé de l’éclairage, mais vous n’avez pas commis le massacre."

Oui, il faut voir ce film deux fois pour échapper à l’emprise du dessin qui est magnifique, tout en couleur chaudes et douces, échapper à la musique enveloppante, et surtout à la séduction des héros, tous jeunes et beaux, et tellement sensibles et entendre le silence qui est règne sur la réalité à l’origine de tout ce qui a suivi : pas un mot n’est dit sur la terrible responsabilité de l’Etat d’Israël dans la situation dans laquelle sont plongés les Palestiniens depuis le plan de partage de la Palestine de 1947, pas un mot sur la spoliation du peuple palestinien par le peuple israélien...

Ou alors, il faut aller le voir avec un ami palestinien, ou libanais, quelqu’un qui ouvre votre regard en proposant le sien. Rien, ou si peu, est dit des réelles victimes de ce massacre brutal : les 2000 civils palestiniens, anonymes, déjà morts ou pleurant leurs morts, comme dans les images d’archives sur lesquelles Valse avec Bachir se termine, où une femme hurle et pleure et répète en arabe, "Prenez des photos, prenez des photos". Un appel que nous n’entendrons pas parce qu’il n’y a pas de sous-titres : pas moyen de comprendre ce qu’elle dit, pas moyen, donc, de lui donner une quelconque humanité, ni, re-donc de s’identifier à elle, à eux...

L’ami palestinien vous parlera de la double violence qui est faite aux hommes, femmes et enfants massacrés à Sabra et Chatila : le film en fait de simple victimes sans noms, sans visages, sans voix . Pire, il semblent n’être que des dégâts collatéraux de la souffrance, de la confusion, du traumatisme vécu par ces jeunes soldats israéliens. Remarquez comme on ne voit pas les larmes des Palestiniens : la caméra zoome sur le visage de Folman-jeune qui regarde et respire de plus en plus difficilement. C’est lui qui souffre, n’est-ce pas ? C’est l’effet de ce que subissent les Palestiniens sur le jeune soldat qui vaut la peine d’être montré, auquel s’identifier...

L’amie libanaise, elle, vous parlera avec une colère à peine contenue de la malhonnêteté du récit : le film place la responsabilité des massacres sur le dos des phalangistes libanais, ces bouchers gratuitement violents, assoiffés de sang. Ce sont eux qui ont tué, pas les soldats israéliens. Folman et les autres ont seulement allumé des balises lumineuses pour que les milices de la phalange, leur allié au Liban, puissent voir ce qu’ils faisaient pendant leur travail de "nettoyage".

Ce qu’on ne dit pas dans le film c’est qu’avant le massacre, l’armée israélienne avait encerclé et bombardé les camps (ce qui avait poussé l’OLP et les résistants armés à l’évacuer plus de deux semaines auparavant), et qu’elle a empêché les civils palestiniens de s’en échapper une fois les phalangistes libanais lâchés. D’accord, les Libanais ne sont pas innocents, vous dira cette amie, mais pas d’accord de faire croire qu’Israël n’est pour rien dans cette horreur : de fait, il a simplement fait faire le sale boulot. Sharon n’a-il d’ailleurs pas été reconnu personnellement responsable des massacres par la commission Kahan : on lui a enlevé son portefeuille ministériel... Avant qu’il ne soit élu et réélu comme premier ministre d’Israël...

Ce film, un travail de confrontation avec la culpabilité et la responsabilité ? Mais, les amis et le psy de Folman le lui répètent : "Vous n’avez pas commis le massacre". Pas de ses propres mains, ouf ! Regardé autre part, peut-être, laissé faire, sûrement, mais commettre ces atrocités (les pelotons d’exécution devant le mur, les corps tailladés, amputés des victimes), jamais !... Et puis, pirouette attendue : "Votre intérêt pour le massacre provient plus globalement d’un autre massacre" lui dit le psy. "Cela vient des camps d’où sont revenus vos parents." "On vous a fait remplir le rôle du nazi malgré vous " le rassure un autre thérapeute. Et à quel âge est-on responsable de nos actes ? Quid de notre libre arbitre ?

Et voilà, Folman-la-cinquantaine va pouvoir faire la paix avec lui-même, fet se pardonner d’avoir participé à un crime de guerre dont il semble être la seule victime, la seule en tout cas à laquelle le public est invité à s’identifier...

Ce film splendide est dangereux dans la mesure où, si on ne connaît rien du conflit israélo-palestinien, on ne se peut se rendre compte des silences et des contorsions faites à la réalité. On ne se rend, par exemple, jamais compte qu’Israël a envahi le Liban. Ou alors, il faut tout du long, garder en mémoire cette phrases du psy de Folman : "La mémoire nous emmène là où nous voulons aller" qui dit trop bien ce qu’il en est de tout le film : le travail de mémoire entrepris ne mène pas les Israéliens vers là où ils ne veulent pas aller : reconnaître leur rôle dans le massacre des Palestiniens de Sabra et Chatila et éprouver le besoin de demander pardon aux victimes...

Lire également l’article de Gidéon Lévy dans le quotidien israélien Haaretz, le 20 février 2009 :
www.haaretz.co.il/hasite/spages/106...

Version anglaise : Medal of Dishonour :
www.haaretz.com/hasen/spages/106555...

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Point de vue de Tanguy

Lire le point de vue d’Anne-Claire

Je n’ai pas ressenti le film comme ça, même si je ne l’ai vu qu’une fois ;-)

Pour moi c’est un film cathartique qui s’adresse d’abord aux Israéliens, un peu comme Apocalypse Now pour les Américains. Il présente vraiment un point de vue israélien, ça c’est sûr. Je trouve qu’il en dit long sur la
psychologie de ces soldats enrôlés "malgré eux" dans une guerre qui (soi-disant) leur échappe. Un peu comme la psychanalyse d’un peuple tout entier. Il peut paraître choquant que le film ne remette pas les faits dans leur contexte ou ne parle pas du tout du point de vue palestinien, mais je pense que le sujet est bien plus universel que ça. Il s’agit de notre incapacité chronique de ne pas mettre un terme à la reproduction de schémas violents.

Pour moi le silence à la fin a été extrêmement dur et percutant, comme la réalité qui brise brutalement les rêves et cauchemars du héros et du spectateur. Je suis sûr que dans quelques années il y aura des films comme ça sur les massacres à Gaza... Hélas !

En tout cas il y a matière à discussion.


[1Toutes les photos ont été empruntées sur le net. Merci à leurs auteurs de n’y voir aucune malice !