Film : "Z32", Avi Mograbi

Novembre 2009
mardi 29 décembre 2009
popularité : 19%

Note sur les photos [1]

Avis d’Anne-Claire

« Ma tête pensait : c’est génial, mon corps fonctionne tout seul, boum-boum, il change le chargeur, insensible comme un robot, et c’est excitant. Autour de moi, on court et c’est le pied, on jubile, on est sous adrénaline, on plane…. C’est des vrais tirs de joie. Notre réaction n’est pas « aïe ! », mais « wouah ! ». Comme à la fête foraine ; »

20 ans au moment des faits : excitation et plaisir... 22 maintenant et c’est devenu un cauchemar contre lequel il (Z32) recherche le pardon, en particulier de sa petite amie.

Premières scènes, ils sont en vacance en Inde, dans les bras l’un de l’autre. Dernières scènes, ils sont dans leur appartement à Tel Aviv. Il la touche, elle ne réagit pas. Il la regarde très tendu, ses yeux clignent nerveusement, : « Et toi, tu penses que je suis un assassin ? ». Elle ne le regarde pas, ses mains n’arrêtent pas de tordre et détordre le foulard qu’elle a autour du cou. Et finalement, il faut bien qu’elle le dise : « C’est un meurtre, un meurtre avec préméditation. Ce n’était pas un terroriste. Tu n’as pas tué pour te défendre. »

Z32 est le huitième film d’Avi Mograbi, réalisateur et acteur israélien, né en 1956 dans une famille sioniste avec qui il prend rapidement le contre-pied renforcé dans ses opinions par ses études de philosophie et d’art.

A l’origine du film, il y a son engagement depuis 2004 dans Shovrim Shtika (« Briser le silence »), un groupe qui recueille les témoignages de soldats ayant servi dans les territoires occupés. Z32 est le nom de code attribué à l’un de ces soldats, lequel a particulièrement marqué Mograbi en ce qu’il répétait sans cesse le plaisir qu’il avait pris pendant la mission et sa fierté d’appartenir à une unité d’élite : il racontait à qui voulait l‘entendre l’entraînement reçu, les mois d’attente, l’envie d’en découdre jusqu’au moment où est lancée une action de représailles après un attentas qui a tué 6 Israéliens. Deux policiers palestiniens, qui n’était pas impliqués dans l’attentat, sont tués, « œil pour œil », précise-t-il, dont un sous le feu de Z32, un mort qu’il n’arrive pas à oublier et pour lequel il attend maintenant d’être pardonné…

Le sentiment qui nous a habité tout au long de la projection du film est proche de la nausée. Un doute nous est même venu : Avi Mograbi aurait-il retourné sa veste ? Lui, l’ex –refuznik dont le fils a fait de la prison pour avoir également refusé de faire son service militaire - parce qu’il ne voulait pas devenir ce soldat israélien qui à la fin de l’excellent « Pour un seul de me deux yeux » refuse de laisser passer des enfants palestiniens revenant de l’école -, lui qui n’a jamais mâché ses mots par rapport à la société israélienne, se serait-il fait taper sur les doigts et tenterait-il de se « racheter » en donnant cette fois la parole au pauvre soldat, victime de la politique de l’état d’Israël ? Serait-il tombé dans la même auto- et inter-absolution qui nous avait déjà tellement heurtés dans le film de Folman, « Valse avec Bachir" ? Malaise…,

Oui, il est difficile de ne pas faire un rapprochement entre ces « docu-films » qui tous les deux, mettent en scène un soldat israélien, traumatisé - amnésique là, dans un ressassement obsessionnel ici - pauvres soldats surarmés qui ont participé à une guerre disproportionnée contre une population démunie dans un pays qu’ils dévastent au phosphore, voir la dernière guerre à Gaza…

Et quoi, parce qu’ils « avouent », ils seraient d’office pardonnés ? D’accord, mais par qui ? Dans « Valse avec Bachir », c’est un de ses amis (israélien) qui assure à Ari Folman qu’il n’est pas coupable. Dans « Z32 », c’est Avi Mograbi, le réalisateur (israélien) qui déclare qu’il pardonne à l’assassin : en d’autres mots, «  les Israéliens se pardonnent entre eux tout le mal qu’ils ont fait aux Palestiniens » (pour reprendre la phrase de Françoise Feugas)…

Douteuse inversion des rôles dans ces deux films en effet, où le « jeune conscrit » est présenté comme la seule victime à laquelle le public est invité à s’identifier (identification facilitée par la proximité culturelle et le fait que les Israéliens se vivent comme des occidentaux). Et dans l’un comme dans l’autre, l’empathie fonctionne, dans « Z32 » en particulier avec l’illusion de voir un homme qui risque gros en témoignant à visage découvert. Mais ici et là, on garde bien sous silence la « faute originelle » d’Israël - la spoliation d’un peuple par un autre et la violence permanente exercée sur les Palestiniens par l’armée dans les territoires occupés - laquelle est au centre du conflit israélo-palestinien. Un non-dit qui garantit l’impunité absolue à Israël - avec la complicité de la communauté internationale… Ceci étant tu, le propos des deux films s’en trouve comme par magie élargi : tous deux dénoncent les horreurs de la guerre en général, et diluent le crime de guerre du pauvre soldat instrumentalisé… ? Malaise encore…

Il manque quelqu’un autour de la table, non ? Et si on donnait la parole aux Palestiniens ? Ah mais oui !… Dans les images d’archives qui clôturent « Valse avec Béchir », ils sont déjà morts ou pleurent bien trop fort que pour pouvoir parler…. Et dans « Z32 », il y a cette scène démente où, à l’invitation de Mograbi, Z 32 est revenu sur les lieux de la tuerie… et est bien obligé de constater que, vu la configuration des lieux, une attaque palestinienne n’était pas possible, et que donc, abattre ce policier palestinien était bien un assassinat. Une femme palestinienne passe alors au loin, puis quelques instants plus tard, repasse à quelques mètres et regarde la caméra et Z32 qui NE LA VOIT PAS, pour qui elle n’a aucune existence, tout concentré qu’il est sur son nombril… Malaise toujours…

Mais « Z32 » est-il vraiment du même tonneau que le film d’Ari Folman ? C’est ici qu’il fait bon se rappeler qui est et que fait Avi Mograbi. C’est le moment aussi de s’interroger sur un élément à la fois perturbant et fascinant du film : le jeu des masques auquel il a eu recours tout au long du film. Pas un instant, en effet, nous n’avons vu le visage de Z32. Z32 a peur : son témoignage qui raconte l’armée de l’intérieur (ses 22 mois d’entraînement, un conditionnement à base d’humiliations et brimades, d’endoctrinement, d’épuisement physique et d’attente à ne rien faire : l’obligation d’être le meilleur pour ne pas être renvoyé, la promiscuité, le sentiment de surpuissance, de pouvoir baiser toutes les filles, de devenir un héros de film à la Chuck Norris, comment tout individu de plus de 5 ans devient un ennemi à abattre, l’autorisation donnée de tirer sur les enfants…) et sa participation à un crime de guerre l’expose évidemment à une sanction. Il n’a accepté de se faire filmer qu’à condition de rester anonyme.

De nouveau, le doute s’immisce : Mograbi ne fait-il pas preuve de faiblesse, voire d’ « amitié » pour ce jeune assassin en acceptant d’accéder à sa demande… Mais il ne s’est pas contenté de camoufler Z32. A côté de «  l’affaire Z32 : recherches des raisons qui l’ont conduit à assassiner », son film témoigne de son propre questionnement, de ses incertitudes déontologiques et donc méthodologiques, et donc de sa responsabilité de réalisateur : comment filmer un crime de guerre ?

Mograbi sait combien les images ne sont qu’une reconstruction du réel tel que le voit celui qui les manipule, et que les médias les sélectionnent en fonction de l’idéologie dominante. Aussi, et c’est un de ses « dadas », en parallèle de la reconstruction des faits pour Z32, il va nous montrer le film en train de se faire, le mettre en abyme, déconstruire les « images » pour faire advenir du réel. : fidèle à lui même, - tous ses films démontent et montrent comment la machine politique de l’état d’Israël distille sa propagande de mort et de haine et falsifie l’histoire, manipule les mythes dans chaque espace de la société, à commencer par l’école (voir « Pour un seul de mes deux yeux » !) - Avi Mograbi invite (pousse) avec « Z32 » au positionnement « moral » et politique, chez lui, et chez le spectateur.

Le film débute sur une scène burlesque où Avi, après l’avoir tailladé au niveau des yeux et du nez, finit par enlever le bas qu’il s’est mis sur le visage : Z32 n’est pas un monstre, mais un soldat ordinaire. Mais aussi : un cinéaste peut-il moralement se contenter de filmer un homme sans visage ?… D’autres techniques sont ensuite testées : les visages sont floutés (sauf la bouche et les yeux), puis, recouverts d’un masques de tragédie grecque et finalement, des visages reconstitués numériquement leur sont greffés. La fascination le dispute alors au trouble car on oublie la supercherie jusqu’à ce qu’on nous la rappelle : Mograbi a voulu ces visages « parfaits » suffisamment imparfaitement greffés pour que des mouvements de la main ou une cigarette allumée les traversent… et nous passons ainsi sans ménagement de la compassion au malaise… Le tueur n’assume pas, est protégé par le réalisateur…

Mais tout ce jeu de masques, loin de ne veiller qu’à protéger l’anonymat du jeune soldat, nous entraîne dans une spirale de questions et réflexions morales et politiques :
- Non, le mal ne vient pas des dieux (masque grec), mais est en l’homme, libre de le faire ou non : ce visage numérisé (= n’importe qui, personne en réel, tout le monde en potentiel) n’indique-t-il pas aussi que nous (ou notre fils) aurions pu être cet assassin ?

- Comment s’identifier, éprouver de l’empathie, pardonner à un visage masqué par un bas (= terroriste) ? A l’inverse, qu’en est-il de l’angélisme du visage numérisé - et du très beau dessin de « Valse avec Bachir » - prêtés à ces anciens soldats-assassins ?

- Que, qui voulons-nous voir derrière les masques ?

- Et que faire de ce que nous avons entendu : quelle place voulons-nous réserver aux anciens bourreaux dans l’espèce humaine, les en exclure ou leur pardonner ? Est-il juste, correct d’écouter leurs confessions, , de les comprendre, de leur pardonner ?...

Pardonner… Cela me rappelle un documentaire sur le Rwanda où une femme, complètement anéantie par les événements, disait d’une voix lasse : « Nous on veut bien pardonner. Mais à qui ?… Il n’y a personne qui demande pardon… »

C’est bien le cas ici aussi : Z32 veut se faire absoudre, mais demande-t-il pardon une seule fois ? S’il ne va pas jusqu’à déclarer formellement à son amie qui l’interroge qu’il a du remord, c’est qu’il lui semble aujourd’hui n’avoir que très peu à voir avec le soldat qu’il était (et que par dérision il appelle « Ronny »). Mais, cela suffit-il ?…

Autre élément perturbant du film : à côté de ce jeu de masques, il y a ces interludes musicaux, où Mograbi, accompagné par son fils au piano et 10 autres musiciens, chante dans son salon, des complaintes en hébreu dont la douceur évoque le blues (chanter pour ne pas pleurer ?…) et qui rappellent le chœur du théâtre antique, lequel commente ou exprime ce que le personnage ne peut pas exprimer, ou est l’écoutant qui pèse les responsabilités plus globales de tout un chacun face aux crimes de guerre : « Et le voilà qui se tourmente / au moins ça le tourmente / d’avoir réduit un homme à une tache / d’avoir tiré à bout portant. Et il a pris du plaisir / et le voilà qui se tourmente / d’avoir éprouvé du plaisir ».

C’est aussi le moyen pour Mograbi d’exposer ses propres doutes et son ambivalence par rapport à Z32 dont sa femme se fait l’écho : « Oy, je cache un meurtrier. Je le cache dans mon film » - « Ma femme me demande de ne pas filmer/filmer ici au salon/ elle dit : / C’est pas un sujet pour un film ! C’est une sale histoire » - « Ne l’emmène pas chez nous, surtout pas dans le salon. Il joue au repenti, se lave à ton regard. Tu t’en sortiras une fois de plus en faisant un film percutant ».

En guise de conclusion, ce sont les différentes démarches de Mograbi-faisant-son-film qui placent « Z32 » à mille lieues du film de Folman : ceux qui y réfléchiront après les avoir vus (et donc ne se posent pas en simples consommateurs) pourraient s’émerveiller de voir se croiser les parcours de leurs réflexions : si « Valse avec Béchir » laisse une première impression de douceur, justesse, voire « beauté » (Folman nous délivre un message pacifique universel, au travers de dessins magnifiques), à la réflexion, l’inversion des rôles (mais qui est réellement victime des agissement d’Israël ?), l’auto-indulgence (pauvre soldat traumatisé, manipulé) et peut-être surtout l’absolution que se donnent les Israéliens entre eux pour le mal qu’ils ont fait à d’autres laissent au final un goût amer dans la bouche. Ce film est terriblement séduisant, mais il n’est pas propre…

A l’inverse, si c’est un malaise de plus en plus grand qui nous envahit tout au long de la projection de « Z32 » (Mograbi renierait-il son engagement en faveur de la justice pour les Palestiniens ? Et cette connivence, cette absolution qu’il donne à ce soldat non seulement en le filmant, mais aussi en acceptant ses conditions quant au respect de son l’anonymat !.. ), à la réflexion, on ne peut que retrouver l’intelligence qu’a toujours eu Mograbi de la situation et la probité avec laquelle il s’attaque à l’inacceptable d’Israël : s’il ne s’agit pas de charger un individu, mais plutôt d’interroger la responsabilité d’un état qui cautionne des meurtres-représailles, il ne s’agit pas non plus d’auto- ou inter-absolution entre soi, mais de s’interroger sur son propre positionnement moral et politique…

Qu’aura retenu le jeune ex-Z32 de tout ceci ? Le sentiment de puissance que donne l’acte de tuer ? La fragile différence qui existe entre commettre un meurtre et faire son devoir de soldat « en temps de guerre » ? Le passage du sentiment de la légitimité de son acte à celui d’avoir commis un crime de guerre inacceptable ?… Le couple qu’il forme avec son amie semble, en tout cas, miné : alors que le film avait démarré sur leurs corps entremêlés, il se termine sur une distance infranchissable entre eux. Plus il accède à la demande de son amie de reconnaître sa responsabilité dans le meurtre du policier palestinien, moins elle le supporte. Le fait est que, contrairement au spectateur, elle voit Z32 sans masque tout du long et est donc la mieux placée pour savoir que l’horreur a un visage familier et inoffensif, le visage de quelqu’un qui admet qu’après conditionnement il aurait pu tuer un enfant si on le lui avait ordonné…

Et nous, qu’aurons-nous retenu ?


[1Toutes les photos ont été empruntées sur le net. Merci à leurs auteurs de n’y voir aucune malice !